Retrouvez tous les textes que vous avez produit en lien avec la cinquième invitation à écrire imaginée par Dominique Osmont !
Pour rappel, l’idée de cette invitation était de produire un texte en dialogue avec l’illustration de Jérémie Fischer, dans le cadre de la création d’une revue PAN hors série pour le festival.
15 d’entre eux seront sélectionnés pour faire partie du projet d’édition PAN hors-série.
Bonne lecture !
Armelle Leroy
Parfum d’enfance
Depuis la passerelle qui menait au quai je distinguais face à moi les étals des pêcheurs et sur la gauche quelques embarcations. Sur ma droite un couple d’amoureux enlacés dont l’ombre semblait s’envoler vers le ciel, me fit tendrement sourire.
L’odeur des embruns emplit mon cœur de joie, j’étais ici chez moi.
Nous étions en automne, les mouettes et goélands tournoyaient lentement au dessus de ma tête avant de fondre brusquement dans le blanc de l’écume de mer pour saisir un poisson.
Le ciel était gris, une légère brise soufflait, je remontais le col de mon pardessus en frissonnant.
J’avais hâte de me retrouver sur l’autre versant de l’île. Les cloches de Saint Antoine venaient de sonner seize heures comme pour me souhaiter la bienvenue.
C’est avec émotion et fierté que je revenais sur l’île de mes ancêtres et filai à grands pas à la chapelle où ma grand mère et ma mère se recueillaient pour obtenir des vents favorables aux bateaux sur lesquels étaient embarqués mon grand père et mon père pêcheurs.
J’allais pouvoir croquer chaque recoin de l’île dans mon carnet d’esquisses comme je le faisais à chacun de mes passages, en communion avec la lande si mystérieuse et magique à la fois.
Je laissais flotter mes pensées alors que le vent me murmurait à l’oreille les voix de mon enfance.
Annie Astier
Urgence
Urgence, il y a maintenant urgence à se poser… Lorsque j’ai décollé, voilà une heure maintenant, je ne m’imaginais pas que je ne reviendrais pas sur cet aérodrome.
J’embarquais un jeune garçon et son moniteur pour un baptême de parachute. Intéressant, ce gamin, motivé tant par le métier d’aviateur que par la mécanique du zinc. Passionné même, passionnant ! Pas eu le temps de mieux le connaître,
dommage, je ne l’ai qu’aperçu !
À peine avaient-ils sauté que l’un de mes moteurs s’est enflammé…Je n’ai eu d’autre choix que de me préparer à un atterrissage d’urgence. La tour de contrôle m’a indiqué ce petit port et son ponton.
Une forte odeur de fumée a envahi ma cabine. Un brouillard noir me suit en enveloppant le moteur que le feu dévore.
Je sens dans la poche de mon pantalon le porte clé en forme de fer à cheval
qui a roulé sous mon pied au moment où j’allais monter prendre les commandes ; peut-être n’a-t-il pas eu le temps de porter chance à celui qui l’a égaré, mais je me félicite à cet instant de m’être accroupi pour le ramasser ; je ne suis pas superstitieux, pourtant je m’en remets à lui.
Me voilà en approche, le ponton est libre. Seules quelques ombres d’oiseaux venus apprécier et évaluer mon talent cassent l’uniformité du bois, me rappelant un balisage.
Je suis seul avec mon engin qui s’effrite… L’angoisse me gagne, la sueur ruisselle depuis mon front jusque sur mes joues. Frissons, bouffées de chaleur, mon corps proteste.
La descente a été chaotique mais je suis positionné face à ma piste de fortune. Je diminue encore les gaz, je m’aligne au mieux… Je sais que le contact avec le sol va être violent, le ponton risque de céder, l’aile va peut-être toucher la digue sur la droite, je vais être propulsé, je vais exploser, plonger… Demain on parlera de moi dans les journaux : « les passagers ont profité pleinement de leur saut mais le pilote est mort. »
Je pense à ma mère…
Touchdown ! Je m’agrippe aux manettes, doucement l’artiste, doucement, on va gagner !
Anne Fabregoul
Les éveillés
La nuit avait tout avalé. Elle s’infiltrait entre mes lèvres, glissait sous mes paupières jusqu’à m’aveugler de l’intérieur. Sa masse s’abattait sur ma nuque, un bloc de granit broyant mes os dans une étreinte poisseuse. Je ne voyais presque rien. Seulement le bout de mes doigts, pâles et étrangers. Et cette fente blanche au loin, nue dans les ténèbres, vers laquelle, aspiré, je marchais. Dans le noir, quelque chose respirait. Quelque chose qui savait où aller. Moi, je ne le savais plus.
J’ignorais depuis combien de temps mon corps me portait ainsi. Mon cœur martelait mes côtes de coups sourds. Mes semelles soulevaient une odeur de vase. Quelque chose de plus âcre aussi, des vapeurs de carburant froid au-dessus de l’eau.
J’ai avancé encore.
Le port m’apparut dans un éclat de craie, immense, douloureux. Des barques retenues par de grosses cordes de chanvre trempées de sel abandonnaient leurs flancs décharnés comme des bêtes mortes. Leurs coques noires à peine balancées. La houle venait haleter contre les rebords de pierre dans un battement minuscule, régulier, comme si quelqu’un frappait de l’intérieur pour qu’on lui ouvre. Le ponton formait une ligne droite, trop nette pour appartenir à un endroit réel.
C’est là que je les vis. Trois masses sombres. Des découpes d’encre tranchées à vif dans la blancheur du quai. Je ne distinguais ni leurs visages ni leurs vêtements. Juste la minceur immobile de leurs corps dressés dans la lumière.
J’ai voulu les appeler. Aucun son n’est sorti. J’ai continué. Sous mes pieds, le dallage humide gémissait. À l’extrémité de l’embarcadère, là où l’obscurité mourait dans la clarté, gisait une petite forme ronde allongée. Elle semblait ancrée au sol de tout son poids. Je me suis accroupi, j’ai tendu la main, aussitôt mordue par une brûlure vive. Au même instant, les trois silhouettes s’agitèrent, comme si le contact les avait réveillées.
Et dans le silence qui suivit, j’entendis mon nom.
Pas derrière moi.
Devant.
Annie Faure
AU DELÀ DES OMBRES
C’est une nuit sans lune.Une grille s’ouvre sur la jetée du port, réservée aux pêcheurs. Une ombre sans visage, à la silhouette imposante, s’avance vers des hangars clôturés et grillagés.
Que cherche-t-elle ? Que cache t-elle ?
Sur la jetée aucun mouvement. Que des ombres toutes identiques, toutes statiques, qui semblent regarder dans la même direction, vers des ombres de bateaux à quai.
La mer n’est pas la mer. La mer c’est l’espace, la liberté, Ici tout est fermé
Le port n’est pas un port. Un port, c’est la vie, le mouvement. Ici c’est le silence,
l’immobilité
Où est on ?
Dans ce monde d’ombres, un peu plus loin quelques signes qui ressemblent à des lettres.
Peut –être un code mais destiné à qui ? A la silhouette imposante ? A ses ennemis, cachés quelque part et qui le guettent ?
Ou bien est ce une barrière à franchir pour fuir les ombres, franchir le cap qui bouche
l’horizon et découvrir un univers de lumière.
C’est au-delà que se trouvent peut-être les réponses à nos questions ;
Au-delà de ce cadre noir qui nous enferme.
Armelle Rozec
Du Tout proche au Tout lointain
Le proche et le lointain
Sous exposé, surexposé
Qu’est ce qui s’imprime, s’exprime ?
Le clapotis des vagues vient cogner le fronton ; des bateaux de croisière ont élu demeure.
Surexposé, dans un état cotonneux, ma conscience ballotte d’un éclairage à un autre.
Ma conscience, peux-tu t’exprimer à travers moi ? Qui pense ? qui décide ?
Où suis-je ? ma pensée vagabonde vers l’île d’Aval, île paradisiaque celte, de granit rose.
Le jeu d’ombre et de lumière me questionne sur ce qui est réel et fantasmagorique.
Et une pensée de Carl Gustave Jung prend toute sa place dans ma tête : « tant que vous ne rendrez pas l’inconscient conscient, il dirigera votre vie »
Quelle est donc cette silhouette qui ondule devant moi ? plus loin un couple semble s’échanger des promesses…Je laisse mon système « dark « , agir contre moi pour l’autre, suspendue devant ces parenthèses de vie qui tutoient la fantaisie…Des pulsations cardiaques tambourinent dans ma poitrine puis s’apaisent sur le célèbre rythme des Bee gees « Stayin’ Alive », des papillons dans le ventre, des ailes éthériques, telles celles d’Icare. Une bise légère rafraîchit mon système dopaminergique. Mille nuances de gris offrent des sonorités jazzy, gaélique, gospel. Est-ce le pouvoir de l’imagination ? Quelque chose s’est ouvert : qu’est-ce qui me dirige ? Me voici dans une zone de turbulence dans ce couloir aérien : est-ce que mon âme aspire à retrouver la Source ?
« Ce qui est incomplet devient entier
Ce qui est courbé devient droit
Ce qui est creux devient plein
Ce qui est usé devient neuf »
Quelle aventure, cette conscience libre !!elle ouvre tellement d’espaces encore inexplorés, révérence et stupeur face aux mystères…La lumière caresse ma peau et révèle qu’ « être à soi-même sa propre lumière c’est être libre »
Alors pourquoi tout est gris ? Tout se passe comme si j’étais enfermée dans mon mental et dans mon corps. La prise de conscience, se réalise-t-elle à un autre niveau de conscience ? la vérité est-elle ailleurs, dans un autre plan de conscience ? Juste faire corps avec !
Qui décide alors ? Qu’est-ce qui décide en moi ? Ce n’est pas le bavardage mental qui me donnera la réponse je lâche, je m’éclipse de ma chambre photographique… Il est temps de passer à l’action, de vivre. Tel un derviche tourneur, le mouvement spiralé s’initie ou initie. Place à la fête indienne d’Holi : Viva la vie va! La distance entre « le tout proche » et » le tout lointain » s’efface Un point c’est Tout.
Carmelina Napolitano
Plénitude
Plénitude de l’instant présent, observation du paysage, du décor, offerts par ce lieu qui m’accueille. Le clapotis de l’eau me berce, les bateaux dansent, paisibles. La brise légère projette l’effluve des embruns vers mes narines. Ce calme, cette symbiose, me font bien plus apprécier la solitude nécessaire à mon ressourcement et à mon épanouissement personnel. Ici je peux laisser mon esprit vaquer à ses tâches incessantes de tri, de classement, de remise en question, de progression vers mon moi futur, ici il n’est pas bridé. Tout m’apaise en ce lieu, à découvert mais comme dans un cocon, je m’y trouve détendue. La douceur du bleu du ciel contraste avec le bleu marine du fanion trouvé sur le muret. Je le manipule sans cesse, comme si mes mains avaient besoin de cette agitation permanente pour permettre à mon esprit de s’apaiser. Sa densité, sa texture, sa forme, les récepteurs de mes doigts passent tout en revue, je me sens rassasiée de cette machinale analyse non exhaustive. Sur mon chemin pour arriver ici, un chien m’a suivie, assis près de moi il observe calmement notre environnement. Nous semblons en harmonie, lorsque je fixe un point il se fige lui aussi, si je tourne la tête dans un regard vagabond, je vois qu’il en fait autant, cela me donne l’impression d’une sorte de méditation en binôme. Mon état de sérénité en est renforcé, le sien peut-être également. Je souhaiterais presque pouvoir être figée dans cet état de quiétude à jamais, faire partie intégrante du lieu, du tableau, présente à moi-même, et à l’univers.
Cécile Combet
La rampe d’accès est déployée
La rampe d’accès est déployée, départs et arrivées cons6tuent une permanence dans le cycle continuel de l’existence. Le voilier amarré m’attend depuis l’été dernier. Il fait sombre en ce mois de février et je regrette déjà la chaleur brûlante de juillet. L’odeur des algues, le cri des mouettes me rappellent d’emblée où je suis : mon port d’attache. Oserais-je nager dans la baie par ce froid ? Vivrais-je à nouveau l’expérience de l’été dernier ? Des heures sous l’eau.
J’aperçois cet homme devant moi qui observe. Instant de doute avant de s’engager sur les escaliers conduisant à terre. Les passages interrogent, l’hésita6on surgit un instant. Je patiente derrière cette silhouette. Bien que désireux de retrouver le goût du sel, j’apprécie cette pause méditative éphémère, suspension avant le voyage. Laisser derrière soi des choses, des gens, des lieux pour aller vers ce que j’aime : la solitude de l’immersion. L’appel se fait pressant lorsque les embruns familiers rencontrent mon visage. Me fondre avec toi saveur aquatique.
Me laisser porter par les flots, m’extraire de la gravité. Ma tenue de plongée est prête. Je la devine impatiente à travers la coque bleu nuit vers laquelle mon regard se trouve immédiatement aimanté. La voile est repliée, en attente. Dans l’habitacle, la carte marine encore dépliée sur la table, promesse d’aventures, m’attend fébrilement. Je veux plonger, malgré le froid, malgré la longue préparation nécessaire, malgré la saison inappropriée. Sentir l’unité avec la mer, flotter dans l’origine de toute vie. Oublier le temps, la pesanteur terrestre.
Me donner aux courants qui berceront mes pensées. Laisser mes mouvements s’organiser dans la fluidité. Entendre le silence étrange et assourdissant des profondeurs marines. Au loin, sur le quai, quelques personnes déjà en partance vers leurs destinées du jour nous invitent, l’inconnu qui me précède et moi-même à nous engager sur la passerelle d’accès.
Cécile Fayolle
Le Bateau dans lequel
J’étais debout face à la porte ouverte de la soute du cargo qui avait accosté. La lumière du soir m’aveuglait. J’avais remonté le col de ma veste, fragile protection autour de mon corps. L’odeur du fuel qui saturait l’espace était d’une densité telle que le sol semblait enduit de liquide visqueux. J’en avais la nausée. Les ombres, comme mon âme, s’étiraient presque à l’infini. Par delà le bruit du moteur qui s’éteignait, le cliquetis des drisses des voiliers au port envahissait mon cerveau, tac-tac saccadé, métallique comme un message au code inconnu. Cet espace de lumière, de bruits et d’odeurs m’a envahi. Le temps s’est alors absenté. Et mon être s’est dilué dans l’air.
Soudain, a jailli le rire de cet enfant dans les bras de sa mère, le son cristallin d’une joie pure d’être vivant. J’ai aperçu leurs silhouettes à une vingtaine de mètres du bateau, les couleurs printanières de leurs vêtements, l’alchimie brune et blonde de leurs cheveux. Alors je me suis souvenue : la douleur m’a coupé le souffle et une pulsation de vie m’a envahie. J’ai revu le regard mouillé de ma mère et sa détermination quand elle m’a dit : « pars, ta vie n’est pas ici ». J’ai senti l’étreinte silencieuse de ma sœur et son parfum de jasmin. Puis, ma peau a frissonné de la trace du dernier baiser de mon amoureuse. Un souffle a envahi mes poumons. Pourtant, je ne voulais pas sortir du ventre de ce bateau comme tous ces nouveaux-né que le temps arrache aux entrailles de leurs mères. Je suis restée là à contempler les quais, les docks, les grues de déchargement et les passants dans l’air bleu du soir. Les marins du cargo allaient et venaient autour de moi. Ils me jetaient de temps en temps un regard interrogateur. Puis lentement, un pas après l’autre, mon corps s’est mis en mouvement. D’une démarche chancelante, je suis sortie à la lumière sur la passerelle, sur les quais, puis dans la ville. Je ne me suis pas retournée vers le bateau dans lequel avait débuté mon exil.
Christian Leveziel
MAMAN BLEUE
Oh mamy! oh mamy, mamy blue, oh mamy blue!
C’est accompagné de cette chanson qui me trotte dans la tête depuis plusieurs jours que je débarque dans le port de Manille aux Philippines.
À la descente du bateau je suis happé par la chaleur étouffante. L’odeur des poissons frits me transperce la peau et les sirènes me dévorent les tympans.
Je suis parti de ce pays où je suis né il y a trente ans sans le savoir. Le savoir je l’ai appris en France, j’ai été adopté à l’âge de deux ans.
Je ne pensais pas un jour venir ici, revenir! Je n’avais aucune trace de mes origines, de mes géniteurs, juste ma couleur de peau que l’on me rappelle parfois en France.
Oh mamy! oh mamy, mamy blue, oh mamy blue!
Il y a trois mois j’ai reçu une lettre écrite en anglais signée « Miguel Morada ».
À travers cette lettre, je venais d’apprendre que j’avais un plus jeune frère : Miguel…ainsi que deux sœurs. Ma maman biologique s’appelait Maria. Elle est décédée il y a peu et avant sa mort, elle a dévoilé à mon frère Miguel mon existence, mon abandon et mon adoption. Miguel avec persévérance a pu retrouver mon chemin et ma trace en France.
Aujourd’hui il m’attend à la descente du bateau, on se retrouve, je me retrouve. Lapin doudou, pelé, râpé, usé est serré contre moi, il me soutient comme toujours depuis l’enfance… oh maman et papa restés en France, vous me manquez tant!
Oh mamy! oh mamy, mamy blue, oh mamy blue!
J’aperçois au loin Miguel mon frère. On va se rencontrer, se raconter sans compter, sans se la raconter! Je me rapproche, il me sourit, je lui souris, je crois qu’il pleure, je crois que je pleure aussi!
Oh mamy! oh mamy, mamy blue oh mamy blue!
Christiane Manin
La part de l’ombre est importante sur cette île à destination secrète.
Il n’y est pas facile d’y accoster sans laisser-passer.
Un homme, inscrit sous le nom de Fredy Laforge, s’apprête à sortir du ferry.
Sous un soleil de plomb malgré l’hiver.
Sa stature, de dos, est impressionnante, son ombre immense, mange une bonne partie du soleil.
Avant de s’extirper du bateau, l’homme balance son regard, de droite à gauche, observe ce petit port qui s’ennuie.
Il note à sa droite, une ombre semblable à celle d’un skieur,
enregistre, plus haut, deux personnages dont les ombres dansantes rappellent deux oiseaux. De mauvaise augure ?
Plus loin, enfin, une autre ombre, décalée, indistincte qui semble tourner en direction des usines.
Seul se fait entendre le bruit des usines, au loin.
Ces usines qui abîment ce petit coin de paradis.
Quai silencieux, quasi-désert.
Absence de bruit de vagues
Aucun pêcheur, aucune odeur de poisson
Aucune vie. Rien
Aucun rire d’enfant.
Ni mouette dans le ciel, ni arbres, ni fleurs,pas un souffle de vent dans les mats des petits bateaux.
L’air est pesant, la mer, elle-même, semble figée.
Notre homme semble attendre quelqu’un qui ne vient pas, puis se décide.
Il se hâte, tout à coup.
Tous vont droit vers les usines.
Son ombre s’étale, grandissante, au fur et à mesure de ses pas sur ce quai silencieux,
Celui qui prétend se nommer Laforge sait où il va, connaît parfaitement cet endroit.
Les gens qu’il dépasse pensent qu’il est un membre important, un dirigeant peut-être. En tout cas, un inquiétant et mystérieux personnage. Son ombre fait frissonner.
Et si c’était, vu ses habits, un membre d’une organisation secrète?
En face d’eux, un tag dénonciateur écrit en rouge sur la falaise « T.R.I. » ( Taux de Rentabilité des Investissements de la planète)
Arrivé comment, ce tag?
Tagué par qui ?
L’homme franchit le seuil de la réunion.
Va-t-il œuvrer pour la planète ?
Tous les financiers sont là.
Elle aussi. Celle qu’il attendait.
Christine Gillet
Le passage
Dans le silence oppressant du long couloir, un bruit métallique transperce le magma inerte de mes pensées. Éveil. Je découvre à mes pieds une petite clé ouvragée, mon esprit s’agite. Un signe, un cadeau ? Elle brille sur le sol gris, comme une luciole dans la nuit. Mon cerveau s’affole. Je me baisse avec difficulté, saisit l’objet de mes doigts tremblants et l’observe attentivement. Des entrelacs, une tige ciselée, elle a traversé des siècles avant de se poser à mes pieds. Un mystère, je revis. Mon regard curieux accroche l’angle d’un cadre suspendu au mur. Je tire, je soulève, la serrure apparaît, absorbe la clé. Le mur coulisse. Surprise, joie. Un énorme fauteuil rouge m’invite au spectacle, je m’installe confortablement sur ses coussins moelleux. Plaisir, détente. Mes yeux s’abreuvent du paysage portuaire, mes narines frémissent dans l’air iodé. J’ai grandi en bord de mer. Souvenirs. Vent, soleil, bateaux, liberté. Là, toute proche, une silhouette familière étire son ombre. Ma mère. Tendresse, douceur. Je pleure.
Soudain des cris derrière moi. Panique. Je me déplie, aspiré par un profond désir de liberté. Fuir, embarquer, s’évader.
Des mains sur mes épaules m’éloignent du bonheur.
Retour brutal dans le triste corridor. Je traîne des pieds, mon regard s’embrume, mon corps s’alourdit, dans ma tête le soleil s’éteint. Chagrin. Mais juste avant la nuit, quelques mots lumineux échappés du sas se gravent dans mon cerveau fatigué : code de verrouillage de l’accès au passage, sept mille neuf cent treize.
La prochaine fugue sera sans retour.
Espoir.
Christine Pivot Pajot
Temps mort
Comme si le temps était au ralenti, devant une fenêtre, une silhouette à l’allure de Sherlock homes regarde et écoute le bruit de l’eau contre les petits bateaux tout près du pont. C’est une journée sans soleil, tout est noir et gris.
Il ressent une émotion triste autour de ce personnage, il cherche peut-être quelque chose ou quelqu’un qui ne se voit pas.
Il est inquiet de ne pas pouvoir trouver ce manque qui lui serre tant le ventre et la tête.
Son regard est fixé et en même temps il voit ce qui l’entoure.
Tout à coup un courant d’air froid vient le bouleverser, un drame est arrivé, il le ressent, ce manque, ce qu’il cherche est là, coincé entre les bateaux.
Encore une vie qui s’est terminé
Claire Révélen
Quai des songes
Par une journée caniculaire, le temps s’étirait dans une moiteur étouffante.
Décidée à sortir de la torpeur qu’elle m’infligeait, je me décidai : le cinéma de quartier repassait un de ces vieux films que j’affectionnais tant : “Sur les quais”,
d’Elia Kazan. L’occasion de retrouver Marlon Brando et l’ambiance des années 50.
Lovée dans mon siège, apaisée par la fraîcheur de la salle, j’étais prête.
Les docks, le bruit des caisses qu’on décharge… Tous mes sens en éveil, l’odeur des embruns me caressait déjà les narines.
Puis, le noir et blanc se dissipe, les couleurs apparaissent.
Brando aux prises avec la pègre des docks, tourne vers les spectateurs son regard magnétique, les invitant à le rejoindre. Bien qu’incrédules, nous traversons l’écran, fascinés.
Nous voici sur un ponton. Le cri des mouettes nous accueille, le clapotis des flots nous rassure. Au loin pourtant, les docks nous font face. Le port, ses hangars monstrueux, ses navires internationaux venus vomir leurs entrailles sur les quais.
Brando, alias Terry Malloy nous y entraîne. Dans notre course vers cet enfer industriel miné par les magouilles, un objet au sol attire mon attention : une barre de fer. Je la saisis. Qui sait ? Elle pourrait servir. Johnny Friendly est furieux contre Terry et compte bien lui faire payer sa déloyauté. La confrontation est inévitable.
Essoufflés, nous arrivons sur les docks. Au loin, j’aperçois le père Barry, soutien indéfectible de Terry.
Mais Johnny et ses gorilles sont là aussi. Ils veulent en découdre.
Les deux clans se font face. L’atmosphère est animale. J’ai peur.
Les deux camps se lancent alors l’un contre l’autre. Je suis happée par le tumulte.
Je sens une main agripper mon épaule. Une voix me parvient :
“Madame, réveillez-vous !”
Interloquée, j’émerge sous le regard amusé de mon voisin, tandis que s’ égrène le générique de fin.
Sonnée par cette traversée du miroir, je vois sur l’écran Brando s’éloigner, puis se retourner et m’adresser un clin d’œil complice.
Claire Santa Anna
Souvenir doux-amer
Debout face à la marina, les yeux perdus dans le bleu de l’horizon, Océane repensait à Tristan. Le roulis des voiliers, l’odeur iodée de la brise qui caressait son visage, faisaient émerger en elle la sensation d’un rendez-vous manqué. Elle et son ancien compagnon avaient souvent l’habitude de venir se promener ici le dimanche pour contempler les bateaux de plaisance. Ils prenaient plaisir à se projeter dans une vie de luxe. « Regarde ce cabin-cruiser ! Idéal pour un tour en Méditerranée ! Et celui-ci ? – Pas assez grand. Celui-là ? Trop petit ! »
Ils s’imaginaient voguant sur l’eau, amoureusement, entourés des trois enfants qu’ils rêvaient d’avoir. Lui, tenant fermement la barre, le torse bombé, les cheveux au vent ; elle, penchée sur la carte de navigation, suivant consciencieusement leur trajet avec la liste des escales incontournables : Barcelone, Rome, Dubrovnik …
Mais le vrombissement d’un bateau à moteur la sortit soudain de sa rêverie et la ramena à sa pénible situation : hôtesse de caisse à temps partiel, elle peinait à joindre les deux bouts et était tenaillée par la peur du manque. Au moins, elle n’avait pas d’enfant, ç’aurait été un tracas supplémentaire. Son histoire avec Tristan avait pris fin depuis longtemps. La flamme qui les unissait s’était doucement éteinte, sournoisement étouffée par les frustrations d’un quotidien laborieux et pesant. Tout était trop cher… Les plus petits plaisirs étaient devenus inaccessibles – un dîner au restaurant, des vacances à la mer, des vacances tout court… Les affres de leur vie besogneuse avaient miné leur fraîcheur et leurs rêves d’évasion.
Aujourd’hui, Océane était seule sur la marina, face à elle-même. Une larme perla sur son visage et vint glisser jusqu’à la commissure de ses lèvres. Elle la lécha d’un coup de langue et sentit son goût salé, le goût d’une mer lointaine.
C.P.
J’étais au port de Pondo .
Et d’un coup, au loin, je vis une petite silhouette noire. Je la reconnais ! C’est celle de Gilbert, mon copain d’enfance. Je cours pour aller lui dire bonjour. Je suis vraiment content, je ne l’avais pas vu depuis 10 ans. Sans faire exprès, je bouscule une dame. Je lui fais renverser son sac. Je l’aide un peu à ramasser ses affaires, mais mon copain s’éloigne… Je le rattrape et il me dit « Bonjour ». Je lui dis « Salut ». Mon copain habite dans un immeuble au loin derrière la colline. Il me propose d’y aller pour dîner. Je lui dis : « C’est très aimable, mais j’ai d’autres choses à faire… par exemple manger chez ma cousine. Bon, je te laisse, j’ai un rendez-vous. ». Et je rebrousse chemin. La dame que j’avais renversé en chemin n’avait toujours pas fini de ramasser ses affaires, alors je l’aide à tout finir de ramasser. La dame avait transporté des piles, et les piles avaient roulé et étaient tombées à la mer… Et plouf ! Et quelle drôle d’odeur… Je lui ai promis de lui en racheter.
Danièle Asta-G
Quai des ombres
Pleine, la lune éclaire le quai. Noires, de rares ombres cheminent.
La femme emmitouflée se tient là , immobile au bout du quai :
elle respire l’odeur métallique, elle sent l’âcre effluve du sel,
elle observe le silence minéral, le dégradé des gris, le linceul de la jetée.
Elle hésite.
Les bateaux sont une invitation mais les pics des mâts la menacent.
Le chemin est ouvert mais la géométrie des lignes l’enserre.
Mur hostile, gouffre sépulcral, horizon bloqué: c’est une sinistre impasse!
Pourquoi est-elle venue ? Bien sûr, calmer l’insomnie, apprivoiser la nuit.
Du bruit , un mouvement ? Non! C’est un port silencieux, un décor anodin.
La femme emmitouflée se tient là, au bout du quai:
elle respire lentement, elle s’apaise; elle observe, calme, la scène,
elle voit un lieu banal, elle sait : encore les ombres de son passé …
Delphine Ramos
Replonger dans son enfance
Un matin frais, brumeux, comme bien souvent ici. Le soleil se montrera plus tard.
Des années de séparation et me revoilà, bien décidée à ne pas repartir.
De loin, j’aperçois déjà mon ami de toujours qui m’attend, presque plus impatient que moi.
Moi, je dois renouer avec mon passé, me refaire confiance, me retrouver.
Ce vieux gréement, celui sur lequel j’ai partagé tant de bons moments avec mon père, va m’aider à retrouver des sensations perdues, je le sais, même si l’appréhension est encore grande.
Un mélange de peur, de doute, d’excitation et d’impatience. Vais-je encore savoir faire ?
L’océan veut-il encore de moi ?
L’odeur de l’océan, le cri des mouettes, l’ambiance de ce petit port de Bretagne, tout cela m’a tellement manqué. Je m’en rends compte seulement aujourd’hui.
Mon ami m’invite à le suivre, lui qui s’est si bien occupé de ce vieux bateau pendant mon absence. Lui a toujours su que je reviendrai un jour, il me connaît mieux que moi-même.
Ce vieux bateau, hérité de mon père après sa disparition soudaine.
Sa disparition qui a précipité mon départ, ne me sentant plus à ma place ici, sans lui qui m’avait tout appris. J’étais perdue.
Il faut parfois partir pour mieux réaliser ce qui compte vraiment.
Puis, après plusieurs détours, la vie nous ramène à l’évidence, à l’essentiel.
L’essentiel se trouve bien ici, auprès des personnes qui m’ont vu grandir, auprès de mon ami, auprès du bateau de mon père.
Il est temps d’embarquer à nouveau et de reprendre ma place.
J’ai décidé de partager ce bonheur avec mon ami, il ne le sait pas encore, mais le bateau sera autant à lui qu’à moi, j’ai fait ce qu’il fallait pour. Il le mérite tellement.
Nous montons enfin sur notre bateau, et je sens que nous ne sommes pas seuls. Mon père de là où il est nous accompagne, sa présence est partout.
Nous larguons les amarres, tant d’émotions me traversent… Je sens mon cœur palpiter et battre à tout rompre à l’idée d’une destination vers un avenir serein.
Évelyne Creux
Sombre plongée Visuelle
Après avoir parcouru les quartiers bigarrés et cosmopolites de Marseille ainsi qu’après avoir dégusté un délicieux cappuccino à la terrasse du bar, la Caravelle, sur le port,me voilà saisie d‘effroi face à un tableau que je découvre au MUCEM. Subitement, je me sens enfermée, prisonnière d’un monde carcéral où les couleurs chaudes et chatoyantes sont interdites.Ne subsistent que le noir et le blanc.Mon regard est happé par la vision d’un univers structuré aux lignes géométriques avec des silhouettes noires, immobiles. Une ombre immense au premier plan du tableau fait face à un port qui semble avoir été figé par un pouvoir maléfique. C’est un décor sinistre, oppressant, privé d’humanité, d’une froideur glaciale. Ce géant face à ce port inanimé serait-il un dictateur devenu le grand maître des derniers survivants de notre planète ?
Des pensées angoissantes me submergent. Je ressens un malaise qui m’envahit et me bouleverse. Il me faut fuir au plus vite cette image stressante. J’ai un furieux besoin d’aller respirer l’air marin.
C’est presque en courant que je sors du musée pour retrouver la vie animée qui m’attend dehors comme un bain de jouvence après un cauchemar !
Florent Papet
L’appel du large
Arrivé au port, la mine sombre, le regard bas, je savais la partie perdue.
L’été avait été long, angoissant et une fois de plus…brûlant. Trop brûlant pour les touristes.
Sans parler de cette odeur âcre, toujours la même, celle de poissons et de crustacés en décomposition. Sur le sol en béton jonchait les restes de cette faune aquatiques vendu ce matin même à la criée. Depuis que les quais n’étaient plus nettoyés par les agents d’entretien, restriction d’eau oblige, la saleté avait envahi la ville. Les rats et autres parasites proliféraient, le quartier avait sombré. Je me disais qu’il n’était quand même pas compliqué de nettoyer la rue avec de l’eau de mer. Il n’en manquait pas, quand même, de l’eau de mer ! Mais non, la chaleur étouffante semblait avoir pris toutes volontés et énergies aux hommes. Les touristes disparus, le travail et l’argent avec, plus rien ne bougeait. Le temps semblait arrêté dans cette ambiance étouffante.
Je refaisais le bilan, une cinquantaine de nuitée vendu sur tout l’été. Même pas de quoi rembourser une mensualité aux banques. Pourtant, il était beau cet hôtel, entièrement vitré sur l’océan, dans un quartier animé et festif. Comment cela avait-il pu se passer si vite ? En rachetant cet hôtel j’avais tout investi, mon argent mais surtout mon avenir. Quelle bêtise ! La revente ne suffira pas à éponger ma dette.
Et si la solution c’était la fuite, disparaître pour renaître ailleurs ? J’hésitais, incapable de passer à l’acte. Pourtant plus rien ne me retenait ici.
Je décidais de réfléchir à ça en claquant mes derniers sous au troquets du coin. Lui n’avait pas sombré. Sur le quai, quelques silhouettes se détachent, toujours les mêmes âmes qui traînent. Un homme marche dans ma direction. Il a le visage sombre, en me croisant il me bouscule et continue sa route sans se retourner, hostile, en meuglant « fais gaffe ». Tandis que je reprends mes esprits, je vois cette petite poche qui s’échappe de son long ciré en faisant une petite étincelle. Je m’accroupis et je prends dans ma main une petite pierre qui scintille, juste à côté de cette bourse d’où elle s’est échappée. Un diamant ! La bourse est lourde. Je respire calmement. Je refais mes lacets, je saisi fermement la bourse. Je me redresse, mets mes mains dans mes poches…partir, oui partir !
François Defaux
S’il te plaît lumière,
Il arrive de l’ombre triste, son col est relevé où la bise s’insinuait : il doit être au bout
du long tunnel des années sobres quand il connaissais mal le soleil. Il lui avait fallu
gravir l’enfance dans un désert muet, gris de houille ; y mugissaient de funèbres sirènes qui engouffraient des silhouettes ouvrières et épuisées ; les chemises étaient rêches, il frissonnait sous la pluie.
Il rêve au seuil de ce carré éblouissant, cet ailleurs offert où quelques silhouettes éclairent d’ombre les quais indolents, où bruissent les gréements mystérieux. De grands hangars semblent receler la gestation de bateaux blancs quand le parfum d’air iodé féconde les flots bruyants dont l’immobilité étonne : trompé d’océan, il s’afflige déjà de l’absence de marées quand, voué à l’austère, il aimait croire toute fin de terres travaillée par de longs découvrements en perpétuel labeur d’éternité. Consolante, une grue écrit au bout du quai l’entrecroisement métallique, il déchiffre le familier idéogramme industriel.
Va-t-il, au delà du seuil, oser partager la douceur des bercements de houle, piétiner les pontons ? Le parfum de quiétude l’enivre d’oisiveté marine, d’amitié solaire pour les corps souples qu’il devine rieurs et insolents. Patauds, ses pas vibrent d’harmoniques disgracieux qui désignent l’intrus, sera-t-il apte à tant d’éclat, à déshabiller le portant intimidé de ses oripeaux de froidure : l’âme peut elle supporter tant de chaleur sans grésiller et s’évaporer, à quelle fierté renoncer quand tout se dévoile ?
Il doit dissiper les nuages du nord, déchirer le ciel gris ; il a peur d’être vu, d’être nu dans le sud qui ne sourit pas encore.
Françoise Boyat
Dunkerque dort encore….
Dunkerque dort encore mais déjà le premier ferry a accosté dans la pâle lueur de l’aube.
Le lent cortège des poids-lourds et des véhicules plus légers s’est échappé de l’antre béante .
Le vrombissement des moteurs a fait place au silence.
Il ne reste plus que lui.
Qui est-il ? Que vient-il chercher ici?
Sa silhouette massive chaudement emmitouflée, coiffée d’un bonnet sombre apparaît juste avant que les portes du monstre des mers ne se referment dans un grincement lourd.
L’homme avance prudemment sur le quai désert, bercé par le clapotis de l’eau contre les coques des petites embarcations amarrées au port.
Il s’arrête, hésite, observe longuement les façades des bâtiments portuaires encore déserts, que la lumière naissante du soleil levant éclaire timidement …
Puis il repart, son pas se fait d’abord lent. Il inspire alors profondément. L’odeur de la marée qui emplit ses narines lui redonne de l’énergie et l’invite à accélérer l’allure.
Il presse donc le pas, serrant au fond de la poche droite de son vieux caban usé, une clé.
C’est la clé que son ami Dylan lui a confié hier soir avant de disparaître dans un dernier soupir.
Quelle porte cette clé ouvrira-t-elle de ce côté -ci de la Manche?
L’homme au caban usé l’ignore.
Il n’est pas pressé, il se dit qu’il boirait bien un café mais pour l’instant, Dunkerque dort encore.
Géraldine Jimenez
Le briquet
Je suis resté sur la première marche du ponton. Devant moi, le quai s’étire, trop blanc. À gauche, les bateaux oscillent tels des berceaux à bascule. Le balancement des vagues cogne contre les coques. Le vent gonfle les voiles, les cordes claquent contre les mâts. Cette musique du port m’est familière. J’ai accompagné tant de fois mon père. Pourtant, aujourd’hui quelque chose est différent. J’ai la gorge nouée et une pierre au fond de l’estomac.
Je vois la silhouette de mon père, accompagné de deux matelots. Je sens l’odeur de sa cigarette. Il en fume toujours une avant de prendre la mer. Il annonce : « C’est la dernière… » Puis, après un temps d’arrêt, il ajoute : « Sur la terre ! » Il sait combien je déteste cette odeur de tabac qui enveloppe son corps et reste dans ses cheveux.
Je le regarde sur ce quai trop blanc. J’ai l’impression que son ombre hésite à embarquer. Je ne sais pas si c’est ce blanc de craie qui me pique les yeux ou le pressentiment de ce qui va arriver, mais j’ai la sensation que je ne vais pas le revoir. J’ai peur. Il est maintenant sur son bateau. Après un dernier geste annonçant le départ, je le vois déposer quelque chose de brillant sur le quai.
J’avance jusqu’à l’endroit où le bateau était amarré. Quelque chose scintille. Je me penche et ramasse l’objet.
C’est son briquet, un vieux Zippo tempête qu’il avait reçu de son père. Il m’avait raconté l’avoir vu pour la première fois dans les mains de son propre père, marin-pêcheur également.
C’était le rituel de cette famille : devenir pêcheur, prendre la mer et recevoir, comme symbole initiatique, un briquet tempête. Une amulette capable de garder sa flamme en toutes circonstances, pour allumer une cigarette lorsque la solitude sur le bateau devient trop âcre.
Mon intuition était exacte. Il est resté dans l’immensité bleue.
Sur sa tombe est écrit : « Disparu en mer. »
Depuis ce jour-là, je garde le briquet dans ma poche.
L’odeur du tabac m’est désormais d’une insupportable tristesse.
Hélène Barruel
L’autre côté
Le soleil frappait fort. J’avais la tête prise dans la chaleur infernale de ce mois de juillet. Même les murs renvoyaient leur souffrance terrible. Le bitume suintait comme une plaie purulente, collante et disgracieuse, noire comme du charbon. Les rayons solaires nous consumaient tous, sans pitié aucune, insensiblement, jusqu’à la peau qu’on sentait se recroqueviller par endroit, s’assécher, se transformer en parchemin brunâtre. L’odeur de brûlé habitait la ville. Les prés et les bois s’embrasaient. Ce matin, fait étrange, un cliquetis m’avait réveillé. Il n’était guère intempestif en vérité, mais sa régularité reflétait un « je ne sais quoi » de dramatique et d’urgent. Je suis descendu du premier étage de la maison, légèrement inquiet, puis j’ai poussé la porte d’entrée. A mes pieds, gisait là une simple clé. J’ai cru apercevoir, contournant les rosiers squelettiques de mon maigre jardin, une silhouette fine à peine formée, l’épure d’un corps féminin. Je décidais, sans réfléchir, de suivre cette ombre vague, la clé calée dans ma main droite. Je pressentais toute l’importance de cette course, sans rien savoir de la fin possible d’une telle folie. L’apparence se déplaçait par saccade, longeant les façades et déclinant son obscurité par des séquences hachées d’avancées et rebonds.
Au dernier détour, la forme flottante s’engouffra dans la serrure d’un immense mur de brique. Sans hésitation, j’ai alors ouvert le passage. Tout était là, ce que j’avais tant espéré. Une légère brise à peine salée, les bateaux amarrés au port, la mer fraîche et tranquille, le quai paisible, les collines au loin. Un monde d’ombre et de lumière, de silhouettes fragiles, gracieuses dans leur attente. Empli d’une rare sérénité, je me suis approché de la forme, sans trop y croire. C’était Marie, ma femme, disparue dans la fournaise d’une nuit de juillet. Respirer et exister enfin !
Isabelle Faugeras
10 ans plus tard
– Hé, monsieur, vous finissez de débarquer ? Vous ne pouvez pas rester là, on doit embarquer les passagers qui attendent leur retour sur le continent !
– Pardon, je descends, bredouille Tom, en proie à une émotion inattendue.
Cette odeur de mer, de sel et d’algues mêlés, 10 ans qu’il ne l’a pas sentie. Le clapotis des vagues dans le port, le cri des mouettes, tout le ramène à son enfance. Et ses magnifiques tons orangés du coucher de soleil derrière les maisons. Quand il était petit, il imaginait que le village tout entier s’enflammait et que lui seul avait le pouvoir de tout éteindre et de ramener la vie. Un super héros en somme !
Il est temps maintenant de revenir au présent et que le super héros franchisse les quelques mètres qui le séparent du ponton. Le plan est simple: voir son grand-père mourant, lui dire adieu, l’enterrer et ensuite retourner à New-York, au plus vite.
Malgré son cynisme, il ne peut s’empêcher de faire un rapide bilan de sa vie: orphelin à 3 ans, élevé pendant 15 ans, sur cette île, par des grands-parents aimant mais incapables d’apaiser ce sentiment d’injustice qui a grandi avec lui, fuite à 18 ans à New-York, étude dans les finances, employé de banques, sans attaches.
Son regard dur balaie le ponton. Cette silhouette, on dirait… mais oui, c’est sa grand-mère ! Elle a l’air un peu plus courbé, un peu plus frêle mais dans la lumière irisée du soleil couchant, elle paraît tellement solide, la tête haute, son éternel chapeau de paille sur la tête.
Tom sent monter en lui une irrésistible envie de se blottir dans ses bras. Il est submergé par un tsunami de larmes. Comme si, enfin, après toutes ces années, les vannes s’étaient ouvertes: toutes les larmes contenues depuis la mort de ses parents se déversent dans un flot continu, lui procurant un incroyable sentiment d’apaisement. Les bizarreries de la vie quand même: son grand-père mourant et lui entamant sa renaissance.
Jane Marchand
Un chapeau de paille
– Vous au moins vous z’avez pas la bougeotte !
Elle lui avait presque craché ça au visage, sans dire bonjour, par derrière. S’il ne l’avait pas entendue arriver, avec sa canne qui faisait toc toc sur les dalles du port, il en aurait presque sursauté.
Ce n’était pas la première fois qu’il la croisait ici, la mémé. Même si en réalité, ils ne s’étaient jamais adressés la parole. Manquait-il de politesse ?
La vérité, c’est qu’il était las. Las d’entendre toujours les mêmes cliquetis des cordes contre les mâts des voiliers, comme une bande-son minimaliste qu’on passerait en boucle, pire que dans une publicité.
Las de cette odeur de rouille qui flottait dans tout le quartier du port. Las du bleu de la mer, que tant de touristes venaient admirer après avoir parcouru 900km sur l’autoroute. Le pire dans tout ça, c’est qu’il avait terriblement honte de sa lassitude. Il en était même jaloux de cette vieille femme qui semblait s’émerveiller chaque jour des cliquetis des mâts, de l’odeur de rouille et du bleu de la mer.
N’en avait-elle pas assez, de voir et d’entendre toujours les mêmes choses ? Elle devait avoir presque quatre fois son âge … Quatre fois plus de temps à voir et revoir tous les jours la même scène, et elle s’émerveillait encore : comment faisait-elle ?
Le vent se levait, il allait rentrer chez lui, refaire les mêmes petits gestes, comme tous les autres jours, et attendre sans impatience qu’une nouvelle journée daigne commencer. Le vent se fit plus violent, intensifiant les cliquetis contre les mâts et dissolvant l’odeur de rouille ; la mer, elle, resta du même bleu.
Il allait rentrer chez lui. Que pouvait-il faire d’autre, de toute façon ? Il pourrait bien … Il y avait tant de choses qu’il pouvait faire, mais à quoi bon ?
Soudain, une bourrasque emporta le chapeau de paille de la vieille dame. Le chapeau roulait vers la mer, elle porta sa main à ses cheveux fins et décoiffés. Encore une fraction de seconde et le chapeau serait à l’eau. Il pourrait …
Jérome Oddoux
Dolor, Furor, Scelus Nefas.
Je suis cet homme qui n’ose sortir du noir de la scène vers la lumière aveuglante.
Petit, je connaissais déjà ce lieu délaissé où m’emmenait mon frère ; le port tout proche, la dandine des bateaux, la plage de l’autre côté du mur, le chantier, les arcades sombres du viaduc.
L’ombre y était noire et profonde, la lumière crue ; cachés nous n’y avions jamais été découverts.
Ce n’était pas encore une scène, pourtant j’y ai joué tant de fois.
Il cherchait la vivacité des couleurs, le sable blanc aveuglant, le ciel rouge bleuissant lorsque les ombres s’étirent, les noirs profonds, il peignait vite et son pinceau gorgé de pigments ocrés traçait des fils de lumière ourlés d’ors.
J’étais acteur de son jeu où l’éblouissement jusqu’à l’aveuglement imprimait ma rétine. Il peignait alors les couleurs persistantes que je lui décrivais, j’aurais pu perdre la vue mais la peinture l’obsédait et j’obéissais.
Il tenait son pinceau comme il tenait sa vie, gestes sûrs devenus méthode ; il savait son avenir.
Survint Laura.
Elle aussi peignait mais sans pinceaux. Ses doigts plaquaient sur le papier les pâtes de couleurs saturées à l’état pur.
Elle peignait, dansait, chantait des mots de feu, d’amour, de liberté.
Elle envahissait l’espace.
Intrépide et effronté, je l’exhortais à peindre, à peindre encore, oubliant mon frère peu à peu délaissé, écarté, sans voix, sans désir, dissout, vidé.
Il partit.
Elle disparut.
J’ai su.
Depuis, chaque soir, par égalité d’ignominie, Atrée me lance sur scène devant tous « dis-toi bien que faire du mal à son frère, même si c’est un mauvais frère, c’est porter atteinte à l’humanité ».
J’ai tant joué cette scène que je ne veux plus parler de cette monstruosité.
Alors, ce soir aussi je retournerai dans mes ténèbres ; et de ces jours, il ne me reste que cette linogravure bien maladroite.
Marie-Claire Sanchez Moreno
Désir de retour au pays.
C’est l’hiver, Moussa bien emmitouflé dans son manteau un peu râpé, trouvé pour pas cher dans une ressourcerie, le col remonté jusqu’aux oreilles avance sur les lattes de ce vieux port de pêche.
Il rêve avec mélancolie d’ôter ce nœud d’amarrage et voguer au gré du vent et des vagues dans l’espoir du retour au pays pour retrouver les siens.
Il aperçoit au fond du quai, des cabanes de pêcheurs à la criée.
Peut-être ont-ils besoin d’un matelot ? Se dit-il.
Je vais quand même tenter ma chance et gagner un peu d’argent.
Au loin il distingue des silhouettes de bateau.
Au fur et à mesure qu’il s’approche, ces dernières prennent forme de promeneurs humant les odeurs marines(mélange de poissons, de filets de pêche séchant au vent….).
ils remplissent leur poumons de l’air iodé de la mer.
Son cœur est si triste qu’il ne voit plus les couleurs, tout est sombre, teinté de noir et gris.
Lui qui pensait faire vivre sa famille en quittant sa Belle-Île aux tons de Camaïeu , de ciel azuré et de sable fin et doré.
Revenir sans rien lui déchire le cœur.
Alors il redessine dans sa mémoire tous les visages souriants de sa lignée.
Et ravigote par cette force intérieure , il reprend courage et décide d’affronter son destin.
Monique Luttringer
JOUR DE SORTIE
Autant le dire de suite : quand je suis sorti du bateau après être sorti de la cale, après être sorti du container, après être sorti de jours et de nuits d’attente au port où rodaient et espéraient beaucoup d’autres comme moi, après être sorti de l’indécision, de l’hésitation et de la peur, quand finalement je considérai mon projet comme inéluctable, quand enfin je fus à cette porte, je n’en menais pas large. Plus tard, par dérision, pour refouler mon émotion, j’ai parlé de ce jour comme « mon jour de sortie ».
Je viens de me rendre compte que j’ai écrit « mon projet ». Je me pose la question : une action à laquelle on est acculé peut-elle être appelée « projet » ? Devrais-je dire « ma fuite » ? mon « évasion » ? mon « voyage » ? Inutile de chercher le mot juste, il n’existe pas, même si on dit « migration » dans mon cas. Tous les mots existants pour désigner un acte fait sous la contrainte sont des impostures.
Va falloir vous habituer à mes digressions, ma vie a si souvent eu des hoquets propices à la réflexion, alors pourquoi vous en ferais-je grâce ?
Donc, quand je suis sorti du bateau, j’étais à la fois soulagé, perdu et fasciné.
« Soulagé » est facile à comprendre pour qui possède la moindre parcelle d’aptitude à se mettre à la place de quelqu’un d’autre, une des choses les plus difficiles apparemment pour l’humain, tous continents confondus. Pour tout dire, jours et nuits se succédant sans que je ne le sache mais le soupçonnant vaguement, je croyais ne plus jamais voir la lumière. Et quand « la lumière fut », ma petite genèse personnelle fut aussi.
« Perdu » laissera quelqu’un de rationnel perplexe : « il voit bien qu’il est arrivé à destination ! ». Certes, certes. Mais réfléchissez : une destination dans un autre hémisphère, une destination dont on n’a jamais vu que quelques vagues images touristiques, comment pourrait-elle être reconnue et allant de soi ?
« Fasciné » : je défie qui que ce soit de comprendre cet état devant un tableau aussi banal qu’un entrepôt maritime. Et pourtant….
Un long moment, je restai ankylosé, statufié, nauséeux, appréciant le silence des machines arrêtées et respirant l’air saturé d’odeur maritime, un peu glauque comme il en est dans chaque port du monde où le gasoil se mêle à des eaux qui ne méritent pas cet affront. Mais un air plus frais, plus vivifiant que ce dernier air du pays, respiré je ne savais même plus il y a combien de jours. De modestes embarcations, gaiement colorées, flottaient mollement sur une mer étale aux eaux irisées. Quelques nuages, pas plus dynamiques, voguaient dans un ciel d’un bleu particulier que je ne savais pas définir. Ce devait être l’heure ultime de la fin d’un jour du Nord, vent tombé, marins déjà attablés dans les gargotes du port, entrepôts clos.
Il y avait à ce moment-là quatre êtres vivants sur le quai, quatre êtres ayant peut-être débarqué quelques minutes avant moi ou alors se promenant paisiblement, comment savoir ? Ils n’étaient, pour mes yeux non encore habitués à la lumière de juin d’un port scandinave, ni même à la lumière tout court, que de sombres silhouettes trainant derrière elles pour tout bagage une ombre démesurée. Ce que je regardais, fasciné, ce n’était pas le chien semblant attendre là patiemment, indéfiniment s’il le fallait, bien qu’il me rappelât ma propre interminable attente au port. (Mais peut-être n’était-ce même pas un chien, juste une valise oubliée). Ce n’était non plus la personne devant moi, appuyée sur sa canne, ayant l’air de se demander où aller avec ses moyens réduits. Non, ce qui me fascinait c’étaient les deux silhouettes marchant côte à côte, sans se soutenir, mais se dirigeant, d’un même pas lent, avec une indifférence – réelle ou feinte, je ne saurais le dire – vers un monde meilleur ou une nouvelle adversité, mais ensemble. Et moi, j’étais différent, douloureusement différent de ce que j’étais dans ce que j’appelais déjà « mon ancienne vie » : j’étais seul.
J’étais seul et frigorifié malgré mon bonnet de laine que l’aïeule m’avait tricoté « pour le voyage » avec ses doigts déformés, frigorifié malgré la veste robuste au grand col pour laquelle ma mère avait sans doute sacrifié tout son maigre pécule. J’étais frigorifié même si le soleil inondait le port. Mais c’était le soleil de minuit et ceci je l’ignorais. J’ignorais alors encore tant de choses…. que la longueur du jour peut ne pas être égale à celle de la nuit en était la moindre.
Je suis resté là longtemps, je ne saurais dire combien de temps exactement. Le ciel insensiblement s’assombrissait, mais si lentement, pas comme dans ma vie d’avant où l’obscurité vous entoure brutalement sans crier gare, immuablement, toujours à la même heure, réglée, comme vous dites, « comme du papier à musique ». Petit à petit, de petits diamants devinrent visibles sur la voûte du ciel que j’aimais tant admirer la nuit au-dessus de la canopée et je reconnus les mêmes constellations, juste placées différemment. Je crois que c’est alors que je repris vie : il y avait malgré tout ici des choses semblables à celles de là d’où je venais. Je me secouai et m’avançai vers la ville, d’un pas las mais confiant.
Je vous ferai grâce de toutes mes tribulations jusqu’au jour où j’ai cessé d’être perdu et fasciné. Je suis comme tout le monde : si on ne veut pas se détruire, on s’habitue à tout quand on n’a pas le choix. Mais parfois, pire encore, même quand on a le choix. Je vous ferai grâce pareillement de la liste de tous les gens de bonne volonté qui me sont venus en aide. Bien que ce serait plutôt gratifiant pour vous qui préférez toujours vous identifier au bon plutôt qu’à la brute ou au truand, pour vous qui, comme vous dites ici, « êtes nés avec une cuillère d’argent dans la bouche », ce que vous attribuez plus facilement à votre voisin qu’à vous-même alors que vous pourriez le faire sans exagérer exagérément. Je vous ferai grâce aussi de l’heureuse conjugaison du hasard – ou ce qu’on peut appeler ainsi – et de rencontres fortuites ou provoquées par opportunisme, besoin, désir ou concupiscence. Je suis comme vous tous (à part les masochistes et les saints) : je suis piloté, consciemment ou non, par mon intérêt. Et croyez-moi, pour quelqu’un dans ma situation, ce n’est ni luxe ni perversion.
Donc, au risque de décevoir les lecteurs plus doués pour la sensiblerie que pour la sensibilité, je dois dire que mon chemin chaotique n’a abouti ni à une impasse, ni à la géhenne, juste à une espèce de purgatoire qui permet de croire au caractère temporaire de toute situation qu’on espérerait meilleure mais qui aurait aussi pu être pire.
Dans mon parcours, j’ai eu accès aux études, chose à laquelle je ne pouvais que rêver dans mon pays. Ces études m’ont fait rencontrer les livres. Je m’y jetai à corps perdu, à jours et nuits perdus. Et comme j’étais dans un pays scandinave dont j’eus vite épuisé toutes les sagas et toutes les énigmes policières, je me suis intéressé à la littérature française.
Quand je suis tombé sur Jean Giono, je suis retombé en fascination. Et lorsque je suis arrivé au mot « FIN » des « Vraies Richesses », je me suis senti aussi soulagé que le jour où je suis sorti de mon container.
Avec « les Vraies Richesses », j’étais tombé sur un trésor. Tout n’était pas perdu. La fascination refit surface devant ce qui était dit aussi simplement, aussi poétiquement, comme les vérités universelles que véhiculent d’âge en âge les mythes antiques.
Si quelqu’un a pu penser ainsi, me dis-je, si d’autres ont pu éditer et publier ces écrits, si d’autres, plus nombreux encore, en ont été imprégnés par leur lecture, il arrivera un jour où mes frères et sœurs, où qu’ils vivent, ne seront plus celui que j’étais au port de départ comme au port d’arrivée : un humain seul, frigorifié, perdu, fasciné par deux êtres qui, sans bagages, avancent ensemble.
M.P.
Plouf-les-eaux (de nuit)
Dans le port de plouf-les-eaux, des marins du monde entier faisait des va et vient. Du moins pendant la journée. Le soir, au coucher du soleil, les honnêtes marins rentraient chez eux, dans leur hôtel ou bien reprenaient leur route. On disait que le soir, des gens peu recommandables se trouvaient dans la Taverne du port. Lorsqu’il s’était fait engager comme mousse, le petit John avait été prévenu par son capitaine. Cela avait été si marquant que parfois il entendait encore la voix grave et rauque du capitaine Kutch lui dire « Écoute, moussaillon, je te conseille de ne jamais aller la nuit dans ce port. Je t’aurais prévenu. Si tu le fais, ce sera à tes risques et périls. »
Sur la place, devant le port, se dresse une grande statue On racontait qu’elle avait été construite en l’honneur d’un grand capitaine qui était mort ici pendant la nuit. Bien entendu, cette rumeur n’était pas confirmée et John n’arrivait toujours pas à savoir si cette histoire était vraie ou si c’était simplement une histoire pour faire peur aux enfants.
Cette nuit là, malgré les conseils de son capitaine, John sortit. Il vit un drôle d’homme, il avançait bizarrement et avait la moitié du visage recouvert d’un voile. On aurait dit qu’il se faisait discret. Il le vit alors tendre la main vers la bourse d’une vieille dame. Sans vraiment réfléchir, John tendit son pied juste à temps et l’homme s’étala de tout son long. John attrapa la bourse que le voleur venait juste d’attraper et la tendit à la dame.
– Merci jeune homme. Vous vous intéressez à l’histoire de ce lieu ?
– Euh oui…
– dans ce cas, venez à cette adresse vers 17h00…
Plouf-les-eaux (de jour)
Me voici au port de Plouf-les-eaux. Il fait une chaleur étouffante et le soleil brille très haut dans le ciel. Des silhouettes noires se découpent à l’horizon : ce sont des gens qui marchent. Ils ne sont pas très nombreux. Plus loin je vois mon amie me faire de grands signes, je l’ai à peine reconnue. L’eau est calme et l’on voit la ville au loin. Ça sent la vase et le sel de la mer. Une grande jetée se dresse devant moi. Il ne me reste plus qu’à la traversée pour rejoindre mon amie .Je fais un premier pas mais soudain je trébuche sur un objet qui se trouvait par terre. Je m’étale de tout mon long sur le sol brûlant. Je regarde par terre pour découvrir l’objet responsable de ma chute. Je vois alors une tong. Je me retourne et je vois un homme qui porte un lourd sac rempli de bric à broc. Certaines choses tombent de son sac, je m’empresse de tout ramasser et de lui rendre. L’homme me remercie. Je lui dis au revoir puis je me mets à courir pour me protéger du soleil et rejoindre mon amie le plus vite possible. Une fois que je l’ai rejointe, mon amie me dit « Je suis contente de te revoir depuis ton voyage. Tu m’as manqué. Je me suis dit que ça te ferait plaisir si je ramenais…» Mais elle n’a pas eu le temps de finir sa phrase : un marin se met à crier parce que sa voile est en train de s’envoler! Je ne comprends pas tellement comment c’est possible, puisqu’il n’y a presque pas de vent. Mon amie court l’aider. L’homme la remercie, tout comme le voyageur l’avait fait précédemment avec moi. Nous nous remettons en route. Mon amie habite dans un grand immeuble vitré. On peut le voir depuis le port. Depuis sa fenêtre, on peut voir la mer tranquille : pas une seule vague à l’horizon. Je me sens détendue et je m’endors.
Myriam Finot
Papa
Dix ans déjà que je reviens chaque automne dans la maison de mon enfance. Ta vie de marin pêcheur imprègne toujours les lieux. Ce soir j’enfile ton ciré jaune amoché, que je retrouve encore accroché dans l’entrée. Mon âme est nostalgique. Mes pas m’emmènent vers le port du village, j’y retrouve les odeurs poissonneuses mêlées aux effluves du carburant des bateaux. Je me dirige sur le quai, remonte ton col sur mon cou, alors que le souffle iodé de la mer me fait frissonner, ou peut-être ton souvenir. J’écoute les vagues toquer contre les coques, le vent siffler dans les mâts et les cris railleurs des goélands. La lumière du crépuscule dore les couleurs peintes des embarcations, et étire les ombres glissantes sur le sol.
Parmi elles, je crois te reconnaître et mon cœur bondit. Non. Tu n’es plus là papa, il y a longtemps la mer t’a gardé pour elle, la tempête sa complice, t’a enlevé à nous. Je crois que les goélands se moquent de moi. Plus loin, les bâtiments de verre et d’acier industrialisent l’horizon, comme une injure au littoral. Tes mains et ton cœur de pêcheur ne les auraient pas aimés.
Toujours, ton souvenir et ma fierté pour toi restent intacts.
Perle
Minuit dans la nuit
Minuit dans la nuit, les traits fuient. Ne pas s’attarder, le jour entraînera bientôt le monochrome visuel. Peu à peu le camouflage des ombres brisées se décomposera sous les lignes de lumière. Les traits rigides, gras, saccadés, zébrés seront engloutis par les aiguilles du temps. La vie reprendra sa musique symphonique comme un ventre qui gonfle l’horizon et dévoile sa beauté en multiples facettes colorées. L’énergie du soleil et des plantes balayera ce noir et blanc sinistre, monotone. Je fais quelques pas dans le salon, me pose devant la fenêtre et regarde songeuse l’horizon.
Un faisceau de lumière pulvérise cette image inanimée. Un tourbillon de couleur éclate sa joie, des vagues de courbe inondent l’espace. La mer bleue se soulève, les arbres aux mille feuilles vertes explosent. Au jardin des délices les fleurs jaillissent au prisme de ce kaléidoscope géant. Sur la colline au loin, la grosse pierre fendue ouvre sa faille, dévoile ses secrets comme un trésor d’humanité.
Dans mon fauteuil moelleux avec mon café fumant à la main derrière les vitres embuées ai-je vraiment la juste perception de ce paysage ?
Pascale Giraud
L’hiver de la traversée
Prêt à embarquer
Identité sur le rivage
Traces de mon passage
Au fond de la cale
Tel un animal
Sans eau,sans vivres
Le bateau ivre
Fuir pour ne pas mourir
Respirer, ne pas sentir
Au loin un horizon
Là-bas une illusion
L’espoir de liberté
D’un bateau étranger
La bouée attachée
Au canot meurtrier
Bleu la mer
Rouge la terre
Noire la colère
Dessins de lignes
Tirets de signes
Géométrie des villes
Verticales sublimes
Visages sans expressions
Êtres sans émotions
D’autres peaux
D’autres mots
Anonyme
Victime
Exilé
Sans papiers
Soleil aride
Regard acide
Où dormir
Tête chavire
Peur d’être arrêté
Maltraité
Humilié
Rabaissé
L’Eldorado
Loin de Bamako
Riche apparence
Vide existence
Privé d’Amour
La nuit, le jour
Pays ouvert
Le cœur désert
La solitude
Les inquiétudes
D’égarement
En errement
La chasse à l’homme
Hagard, fantôme
La traque armée
L’autre gibier
Les chiens aboient
Fumées flamboient
Le traître frère
Un goût amer
L’amarre secoue
La corde se noue
Plouf..…
Paule Kuffler
Métamorphose
La chaleur a été tellement forte que tout est déserté. La mer semble figée et quelques bateaux, les plus petits ont été abandonnés. Ce spectacle de désolation s’offre à mes yeux et je me rends compte que le feu au loin a aussi grillé toute vie animale et végétale. Il n’y a plus d’air, plus de bruit, plus de couleurs. *J’ai enfilé un vêtement gonflé d’air froid pour pouvoir me déplacer et j’espère retrouver les signes de vie de Manuel, qui a été obligé de partir, avec tous les autres, sans pouvoir me prévenir . Où sont-ils ?
Je me dirige vers le bungalow que nous avons loué sur le port à la recherche d’une adresse ou d’un numéro, dans un mélange d’espoir et de crainte. Pourquoi Manuel ne m’a-t-il pas attendue ? Cela fait maintenant une semaine que je n’ai plus de nouvelles. A- t- il pensé à laisser un indice pour que nous puissions nous retrouver ? Je regrette tellement d’être partie dans l’insouciance, je tremble devant la vision de ces espaces plats et vides, écrasés par le soleil. Nous n’avions pas terminé notre projet de départ, et j’ai peur qu’il ne soit trop tard…
Je regarde au loin, je ne vois toujours rien, la maison est vide.
Je sens ma poche se déchirer, encore une fois, j’ai l’impression que même mon corps se plaint.
Cette douleur a repris sur l’autre côté, pourquoi ? Je sens que quelque chose veut sortir de moi, et une forme lisse a traversé ma poche, elle dépasse même. Qu’est ce que c’est ? Je vais m’approcher de l’eau pour trouver un peu de fraîcheur, et ne plus penser. Mais je ressens à nouveau une brûlure sur le dos et ma combinaison se fend avec un bruit sec….Je voudrais crier, alerter, mais il n’y a personne et je dois rester calme. Je dois enlever ma veste quand je serai près de l’eau pour me soulager. Elle craque de tous les côtés. Je laisse glisser les morceaux sur le ponton, car mes mains n’ont plus de doigts , mes bras ne sont plus dissociés de mon tronc. Je ne peux m’empêcher de regarder l’eau, elle m’attire…. il ne me reste plus qu’à plonger.
Philippe Allex-Billaud
L’ombre immobile
L’ombre immobile, épousait parfaitement les formes de l’homme qui débarquait du ferry reliant la cote à cette petite île, parsemée des vestiges d’un passé industrieux qui relégua la pêche au profit de l’extraction pétrolière.
Il observait le quai qui s’étirait sous un soleil de plomb, puis plongeait dans les eaux troubles où l’on devinait les ruines d’une plateforme de forage.
La lumière intense était éblouissante et dévorait les ombres qui semblaient fondre et fusionner avec les silhouettes des voyageurs.
Il s’apprêtait à sortir de l’ombre, emmitouflé dans une veste qui le rendait mystérieux dans cette ambiance moite qui exigeait que les corps respirent.
Qui était cet homme ainsi affublé ? Personne ne se retournait mais tous sentaient comme une menace se dégager de cette présence. Seul le clapotis de l’eau contre les coques des bateaux offrait une touche musicale presque rassurante.
L’homme était là, comme s’il n’osait franchir la frontière de lumière renforçant le mystère de sa présence immobile.
Ceux qui l’ont vu ce jour là eurent l’impression qu’il avait froid, qu’il était comme figé, que ses membres refusaient de le projeter en pleine lumière. Certains l’ont vu trembler, d’autres ont cru apercevoir des larmes sur ses joues, d’autres encore ont vu briller le canon d’une arme sous cette veste improbable… Mais ce n’était que de fugaces impressions devenues contes et balivernes qu’on se plaît à raconter, dans la chaleur d’un bar enfumé, où les histoires de marins se disent et se redisent comme un ressac rassurant.
La vérité c’est que personne n’a jamais percé ce mystère de l’homme immobile.
A t’il seulement existé ? Ou bien n’était t-il qu’une ombre dans ce jour de lumière ?
L’ombre de son ombre, symbole de la lâcheté des hommes qui n’auraient jamais voulu quitter le ventre chaud de leur mère pour être expulsés dans la lumière de la vie, sachant qu’inexorablement, au bout du quai, l’ombre les attendait.
Renaud Blunat
Face à l’amer.
Parce que tout a une fin. Parce que le néant doit aboutir au bout d’un quai.
Parce que l’écran devient noir, même la musique s’arrête. Voici l’étendue sombre et cruelle, une immensité qui semble pouvoir accueillir les rêves autant que les doutes, la misère comme le luxe, la banalité affligeante de la vie, y compris la fin d’un univers.
L’avenir, phagocyté par le désespoir, n’existe plus, pourtant il faudra bien qu’il arrive.
J’ai retrouvé dans cette image la lumière d’un soleil terne dont les effets semblaient inversés par rapport aux souvenirs que j’avais gardés du monde réel. Il m’est réapparu le flou artistique des dernières sensations de « Mort à Venise » (Luchino Visconti, 1971). La plage se transforme en désert et l’adolescent en une illusion d’optique proche de l’hallucination.
Une question s’impose alors : sommes-nous ce que nous faisons ?
Les hommes qui traversent l’éternité dans la solitude perdent leur faculté d’étonnement. Si le temps les a broyés, la mer les emmène parfois dans des lieux qui n’ont jamais existé. Vous voilà enfin les ombres, je commençais à m’épuiser de certitude. Dans quelle mesure les évènements se transforment-ils après que nous les avons vécus?
Les morts ont l’âge de la nostalgie et des culpabilités ; quel volume de notre existence est mémoire ?
Simone Gebhard
Le ponton tout au long
Quand je le vois avec ses barques qui sont bercées par les petites vagues, le soleil qui nous réchauffe et la petite brise, jamais de trop qui nous enrobe d’une odeur iodée. On a envie de respirer profondément, de s’allonger sur sa serviette de plage.
Les cours sont finis, les parents nous emmènent en vacances, toujours cet endroit, toujours. Les mêmes barques, les mêmes commerces et cette même odeur qu’ils qualifient de régénérante, elle est juste nauséabonde, les poissons pourris, les algues, je déteste cet endroit. J’ai envie de me mettre en jeans et pull. Je veux l’hiver et le chocolat chaud sur le canapé, le feu de cheminée. C’est la seule chose qui est bonne. Cela ne m’intéresse pas, la vie des adultes, leurs visites et sorties, aller nager, faire du bateau, manger des crabes. Je ne peux jamais rester à la maison toujours les vacances au bord de l’eau. Mais jamais dans les Caraïbes, jamais un endroit cool. Il fait trop chaud pour un pull, mais pas suffisamment chaud pour s’en passer entièrement. Quand je serai grande, j’irai où je voudrais, je ne reviendrai jamais ici, surtout pas avec mes parents.
Quand je revois mon ponton, je ne me souviens plus de tout ça. Mes souvenirs sont remplis de bonheur et de chaleur des rayons de soleil. Si seulement je pouvais m’allonger sur ma serviette, piquer une tête. Au moins mon ponton est accessible en fauteuil maintenant.
Vannelle Frau
Insipide
Je marche lentement sur le quai. Il est désert, hormis quelques ombres projetées, venues d’un ailleurs. Rien, aucune présence humaine à l’horizon. Quelques barques amarrées ondulent doucement au rythme du clapotis des vagues. L’iode, une odeur aux réminiscences subtiles, flotte dans l’atmosphère, picote mes narines. Je sens une vague de tristesse m’envahir. Une goutte d’eau salée roule sur ma joue. Une larme, peut être une goutte d’eau de mer ?
A mes pieds, un caillou semble figé hors du temps.
Je me souviens.
Été 2026, dominé par l’ orange et le rouge, les couleurs sont effroyablement chaudes et dévastatrices. La chaleur insoutenable a accompli son œuvre d’anéantissement, imposant désormais le silence. Les forêts, livrées aux flammes ont chassé les animaux, étouffé leurs cris de détresse, détruit les habitations et dispersé les âmes de celles ci. Les fumées, épaisses ont emporté avec elles les larmes et les souvenirs soigneusement rangés dans des cartons.
Depuis, les prairies de paille se sont définitivement endormies.
Depuis les couleurs ont disparu.
Depuis ne subsistent que le jour et la nuit.
2062. J’ai quatre vingt dix neuf ans. Après d’innombrables batailles politiques, violentes, stériles, tout est devenu rectiligne, épuré. Comme mes pas aujourd’hui sur le quai, parfois hésitants.
Je marche lentement, tout me paraît insipide et sans relief. Un voile couvre mes yeux, tamisant les éclats des tempêtes du monde. Les formes dansent un instant puis s’effacent. La goutte sur ma joue, roule doucement sur mes lèvres. J’aime son goût salé.
Demain je reviendrai.
Violette Chabi-Grabit
La fuite des ombres
– Que regardes-tu homme énigmatique ?
– Là-bas, au bout de la bande de bitume des quadrillages à l’éclat métallique
– Des lignes d’une esthétique brute ?
– Oui… dans un silence mat
– Aucune matière à rêver donc ?
– Non… Juste des ombres qui s’étirent, évanescentes et fragiles
– Et ces barques figées sur une surface étale ? Mer ou glace ?
– Qu’importe. Je ne crains ni la chaleur ni le froid
– Mais qui es-tu donc dans cette immobilité inquiétante ?
– Je suis un étranger impavide.
– En attente ?
– Pour repartir vers un ailleurs que je ne connais pas encore.
Virginie Escoffier
Âme à sœur.
Au port, dans une lumière azurée, les bateaux murmurent en grinçant contre leurs amarres, tandis que l’eau renvoie les éclats d’un ciel qui s’éveille. Le paysage respire, ondoyant, presque vivant…
Sur le ponton, une ombre glisse, d’abord légère, puis se densifie, se précise. Cette silhouette devient peu à peu familière. Une démarche que je reconnais avant même de distinguer son visage. Elle avance vers moi, portée par l’air salin.
J’ai longtemps été pour elle, lumière, repère, éclat dans la nuit, phare qui guide, présence qui rassure. Une aînée au goût amer, goût des responsabilités trop tôt portées.
Et ce matin, quelque chose a changé. Elle s’assoit à côté de moi et dans ce geste simple, je sens que le temps a fait son œuvre. Elle ne cherche plus ma lumière pour avancer : elle porte la sienne, pleine, libre, égale.
Autour de son poignet, je reconnais le bracelet d’amitié que je lui avais offert bien des années plus tôt. Il n’avait jamais quitté son écrin, oublié quelque part, jusqu’à ce matin où elle l’a retrouvé, choisi et glissé sur sa peau. Ce n’est pas un bijou, c’est un signe. Un retour. Une évidence.
Elle tourne la tête vers moi. Nos regards se croisent, se reconnaissent, se comprennent.
Et dans ce moment suspendu, un bonheur doux nous enveloppe, comme une brise qui se lève au-dessus du port. Un souffle nouveau s’offre à nous : celui d’être deux sœurs, côte à côte, tournées vers nos destins qui s’ouvrent.
Les bateaux voguent déjà vers l’horizon. Et nous aussi, deux âmes sœurs enfin alignées, prêtes à naviguer ensemble sans jamais perdre le cap.





