Retour de textes – Invitation à écrire N°2

Retrouvez tous les textes que vous avez produit en lien avec la deuxième invitation à écrire imaginée par Dominique Osmont ! 

Celle-ci portait sur le roman Nous traverserons des orages de Anne-Laure Bondoux

Pour rappel, l’idée de cette invitation était d’imaginer tomber sur un objet trouvé dans le grenier d’une vieille maison habitée par plusieurs générations d’une même famille.

Un texte d’une vingtaine de lignes maximum qui devait débuter par « Nous avons traversé des orages » et inclure une liste de mots bien précis. 

Et surprise ! Dominique vous a préparé un petit texte de remerciements : 

Ensemble, nous avons traversé des orages.
Nous avons fouillé et trouvé dans cette maison, des objets doux pour le souvenir, ou terribles pour les secrets qu’ils enferment.
Dans cette maison il y a : une petite clé dorée, une robe de mariage, un masque, un cadran solaire, une vieille lettre, une lampe tempête, une médaille avec un croix gammée, un vieux cahier de recettes, un vieux jeu de cartes de tarot, une bible ouverte sur la page 109, une poupée désarticulée, une couronne de mariée, une guitare au manche gravé, une chachka, une lettre coincée dans un secrétaire un vieux manifeste, une lampe à huile , des lunettes magiques, un journal intime, une vieille malle, des figurines en bois, une pièce d’un avion, un vieux fauteuil en osier, une bassine en cuivre.
Merci à tous
Dominique Osmont

Bonne lecture ! 

Amandine Saadi

Nous avons traversé les orages en silence. Les mots, si nous les avions prononcés, auraient fait gonfler la rivière de larmes jusqu’à déborder. C’est ce que nous croyions, par superstition ou par peur.
En découvrant la grosse bassine en cuivre, enfouie sous une pile de livres dans le grenier, des souvenirs d’un autre temps m’envahissent. C’était l’époque des pâquerettes, taches jaunes et blanches sur le vert tendre de la pelouse, l’espérance d’un nouveau chapitre. La fin du printemps, le seuil de l’été.
L’odeur des fraises envahit soudain la pièce, chassant celle de la poussière. Me voilà transportée dans la cuisine de bois et de moulures. Sur le plan de travail, une cuillère en bois repose sur une assiette, prête à vérifier la consistance de la confiture. Gourmandise !
Et ma mère, vêtue d’un immense tablier à fleurs, remue énergiquement cette mixture délicieuse dans la bassine de cuivre, si brillante. Je pourrais presque la toucher… Ce souvenir d’enfance est si doux qu’il me laisse hébétée.
Ces dernières années, la fin du parcours avait effacé les souvenirs heureux et creusé les distances. Le silence avait repris sa place. Nous ne nous sommes plus jamais parlé. Il sera encore plus difficile de lui dire adieu demain. Paniquée par la visite de ce fantôme, je quitte le grenier et ferme la porte à clé.

Les fleurs et le fleuve

« Nous avons traversé des orages, mais l’espérance en des jours meilleurs nous a toujours fait tenir ». Cette phrase, je l’ai souvent entendue dans la bouche de ma grand-mère maternelle, sans aucune explication de sa part, le silence sur le passé semblait être chez elle, une règle d’or. Je me souviens des gâteaux au miel qu’elle confectionnait, des medoviks, un nom étrange, mais de quoi satisfaire ma gourmandise. Je me souviens de nos promenades, nous cueillions des fleurs des champs ou de simples pâquerettes et au retour lorsque nous passions sur le pont, nous jetions nos bouquets dans la rivière, elle disait alors : c’est pour dire adieu à ceux qui sont partis.
Mes parents n’étant plus là, c’est moi qui ai vidé sa maison après son décès. Rien n’était récupérable. En vidant un placard, j’ai trouvé, un étrange paquet, une couverture roulée et ficelée, contenant un objet allongé. Je l’ai ouvert et j’ai découvert un magnifique sabre au pommeau incrusté de pierres.
Un expert l’identifia, il s’agissait d’une chachka, un sabre d’origine caucasienne dont étaient dotés les officiers de cavalerie de l’armée impériale russe. Dès lors, j’eus à cœur d’en savoir plus sur sa provenance. Ce fut un parcours passionnant dans les archives et la littérature russe. Je fus aidé par un généalogiste et un ami historien qui découvrit un document rarissime, la clé de notre énigme.
Un long chapitre ne suffirait pas à narrer des mois d’enquête. En 1917, en raison d’une situation politique préoccupante, une partie de mes aïeuls ont quitté la Russie et se sont installés dans la vallée de la Romanche, où se trouvait une importante communauté d’émigrés. Ils emportèrent avec eux quelques bijoux et la chachka de Vladimir, mon arrière-grand-père. Lui n’a pas émigré, il est resté en Russie au service du Tsar. On raconte que les corps de nombreux officiers assassinés furent jetés dans la Moskova. Le fleuve glacé fut leur dernière demeure que ma grand-mère fleurissait à sa façon.

Nous avons traversé des orages. De nombreux orages détruisant nos campagnes, nos
maisons, les pâquerettes, les gens… Des orages de guerre accompagnés du grondement des avions larguant leurs bombes. Nous avons traversé des orages, mais pas de ce type là. Un ciel noir s’est annoncé le jour où je suis allée fouiller dans notre passé, clos dans le silence depuis longtemps.
Après la mort de ma grand-mère, ma mère et moi sommes parties de notre quotidien pour
vider sa maison. Je m’occupais du grenier. Je ne soupçonnais pas qu’en triant les affaires qui traînaient dans ce grenier poussiéreux, la vision de ma famille allait changer pour toujours.
En écartant un bazar sans nom, je suis tombée nez à nez avec une pièce d’avion. C’était une vieille tôle rouillé par le temps, à la peinture écaillée bleu-gris. Alors étonnée par ma trouvaille, je descendis à la cuisine pour la montrer à ma mère. Après un examen de la pièce, elle lâcha la tôle. Je me précipitai sur ma mère, qui avait l’air d’un cadavre. Elle s’assit, les yeux rivés sur ma trouvaille. Un silence s’ensuivit, parfumé par le vent dans les arbres et le clapotis d’une petite rivière provenant de l’extérieur.
C’est un aileron de guidage qui appartenait à un avion français.
J’avais beau me creuser la tête, je ne parvenais pas à déceler une forme de vérité. Ma Mutter allait m’en apporter la clé…
« Cette pièce d’avion appartenait à Elias BAUER, le grand père de ton grand père. En 1911, il a été forcé de déménager en France et d’abandonner la moitié de sa famille à Berlin. À l’époque de la Première Guerre Mondiale, la France était une source plus sûre de travail et la seule espérance les a alors poussé sur la route. Notre famille a mis de côté sa langue et son nom pour adopter ceux, français. Élias Bauer devint Paul Berthier. »
Je ne voyais pas trop où vous voulait en venir ma mère… Je la laissais continuer, fixant le métal rouillé par l’eau, tel un loup grignotant par gourmandise de la chair juteuse.
« Il avait été pilote en Allemagne, et vers les 1915, il devint pilote en France. Il développa une haine envers ceux qui l’avaient séparé de son pays. Il se retourna contre son sang et son prénom… Il trahi la présence d’une famille allemande espionnant sur le territoire français aux autorités qui les ont arrêtés et exécutés. Elias avait même dénoncé sa femme et ses propres enfants, récemment mariés. Ton arrière grand-père, son fils, miraculeusement échappé à l’exécution en s’offrant à une française haut-gradée d’où est né ton grand-père en 1935. La famille à Berlin avait eu connaissance de la fusillade mais la trahison demeura secrète de peur de diviser encore plus notre famille. En 1917, Elias se cracha au front, et il devint une victime de guerre. Ton arrière grand-père est allé chercher une pièce de son avion pour ne pas oublier ce chapitre de sa vie. Son fils lui, l’a renié, haineux envers ce traître. Il a voulu jeter l’aileron de guidage. Oma, ta grand-mère, a peut-être préservé cette tôle de l’avion que pilotait Elias en signe d’héritage…
– Pour ne pas oublier…
– Pour se souvenir, même clos dans le silence… »
Mes larmes ont perlé, j’ai effleuré le métal rouillé.
« Que nous avons traversé des orages… »

Nous avons traversé des orages. Ceux qui cassent les mâts et déchirent les voiles.
Ma première erreur fut de croire qu’en refermant le chapitre de mon enfance — les étés à L’Oustalet, les cousins, les cris salés — il disparaîtrait. Ma deuxième, de penser qu’il n’avait existé que dans ma tête.
Lui. Le masque.
La maison de pêcheurs se tenait, bancale, au centre du village, entre l’église et le front de mer.
D’interminables escaliers gris menaient aux chambres, comme le parcours d’une rivière prise dans la pierre. Dans celle des parents, il y avait cette tête en céramique blanche accrochée au mur. Un visage lisse, ceint d’une couronne de pâquerettes ou de coquillages, je ne sais pas. Quelqu’un avait parlé d’un souvenir de Grèce.
Mais moi, je voyais autre chose : ses yeux étirés me suivaient. Sa bouche entrouverte semblait vouloir me dévorer, avec une gourmandise sauvage. Je passais devant sans respirer. Dans un silence épais. La boule au ventre. Toujours.
Puis ma tante est décédée. L’Oustalet a été vendu. Et tout s’est refermé. J’ai longtemps conservé la vieille clé sur mon trousseau. Une espérance vaine qu’un jour j’y remettrais un pied.
Des années plus tard, ma cousine m’a rendu visite, un paquet dans les mains. Quand je l’ai ouvert, l’odeur m’a frappée et tout est remonté : le sel, les juillets torrides, les piqûres de vives et les coups de soleil.
Et lui, à l’intérieur. Le masque. Retrouvé au fond du grenier avant la vente. J’ai failli le lâcher. Mais il était tiède, presque doux. Cette fois, je n’ai pas baissé le regard. J’ai senti qu’il me reconnaissait, qu’il m’attendait. Et depuis, il est là. Et moi aussi.

« Nous avons traversé des orages dans cette grande maison. » Ainsi me parlait cette poupée toute désarticulée, que j’ai trouvée dans un coin du grenier de la maison familiale de mon amie, au milieu d’objets cassés, devenus inutiles.
«  Je n’ai pas toujours été reléguée au grenier, abandonnée de tous, dans la poussière, le noir et le silence. » poursuivit-elle.
« J’ai vécu bien des chapitres de la saga familiale, depuis que je suis arrivée un soir de Noël, au siècle dernier, un soir de fête, de gourmandises à savourer, de rires et de chants à partager. J’ai tout de suite été adoptée par une petite fille prénommée Nicole qui ne m’a plus lâchée et qui me confiait ses secrets, ses chagrins, ses rêves et ses espérances. Je la consolais quand elle pleurait et c’était assez souvent car l’ambiance était parfois lourde à la maison.  Il faut dire que Nicole n’avait pas un caractère facile. Alors, quand il y avait une crise, des cris, elle m’emportait avec elle au fond du jardin, où coulait la rivière, s’asseyait dans l’herbe au milieu des pâquerettes. Parfois elle pleurait beaucoup, j’avais peur qu’elle fasse une bêtise, je me serrais contre elle et elle retrouvait un demi sourire.
Et puis elle a grandi. Je restais souvent seule dans sa chambre, sur son lit ou sur un fauteuil.
Un jour, elle est partie après une dispute très violente avec ses parents.
Quelques années sont passées, n’ayant aucune nouvelle, ils ont décidé de vider sa chambre, de mettre ses affaires au grenier, et de fermer la porte à clé.
Elle n’est jamais revenue. On ignore tout de son parcours.

 »Nous avons traversé des orages » chuchota mon grand père, les yeux embués, le visage livide, hypnotisé par le portrait que je venais de lui tendre.
 »Dis, pépé, c’est elle ? » J’attendais, pleine d’espérance. Émilienne on n’en parlait pas.
J’avais bien tenté de temps à autre de poser des questions mais je me heurtais toujours à un silence de plomb.
Papa s’était rapproché de maman pour la soutenir car elle semblait sur le point de s’évanouir.
Lorsque j’avais parcouru les pages du carnet de croquis déniché dans le grenier, j’avais été saisie par la chevelure rousse et frisée surmontée d’une couronne de pâquerettes qui encadrait le visage d’une jeune fille aux yeux mélancoliques, sur sa gorge dénudée un pendentif doré.
Moi. J’avais la sensation de me voir moi. Et ce pendentif, une petite clé dorée, je
portais le même. C’est pépé qui me l’avait offert pour mes 10 ans. Il ne me quittait jamais.
 »Tu lui ressembles tellement ma puce, tu as sa beauté. Il est temps que je te raconte quelques chapitres de notre histoire familiale. »
Maman éclata alors en sanglots. Papa la serra tendrement contre lui et pépé, d’une voix émue, commença son récit.
 »Ta grand mère était une enfant solitaire. Dès son plus jeune âge elle aimait par dessus tout observer et crayonner ce qui l’entourait. Lorsqu’elle se retrouva orpheline à 7 ans et bien que très vite choyée par ses parents adoptifs elle se réfugia dans ses créations et c’est la sensibilité qui émanait de chacun de ses dessins qui me conquit lorsque je la rencontrais.
Hélas, Émilienne sombra peu à peu dans la dépression à la naissance de notre enfant, ta
maman, donc. Elle restait tendre avec le bébé mais perdit toute gourmandise de la vie.
Je me sens si coupable de n’avoir pas vu que son état s’aggravait au point de ne plus vouloir vivre. On l’a retrouvée noyée dans la rivière du village. Ta maman avait 7 ans.
Un drame qui me hante encore aujourd’hui mais j’ai aimé ta maman du mieux que j’ai pu
sans pouvoir cependant, rongé par la culpabilité, lui raconter qui était sa propre maman. »
Mon grand-père prit maman contre lui et moi je serrai très fort mon pendentif.

Nous avons traversé des orages.
Qu’il fait incommensurablement beau au-delà des nuages : des mots s’élèvent tel le vent de l’esperanto, de l’espérance qui dévoile ce «  sol Invictus ».
Me voilà cerclée de roses rouges serpentant l’accès à l’élégante chaumière appelée « les chaumes », patrimoine familiale depuis des éons.
Me saisit ce quelque chose de l’Armorique vallonnée, fleurie et boisée : tantôt pâquerettes, tantôt coquelicots épousent la courbure ondulatoire de la rivière aurifère nommée « lié ». De succulentes framboises sauvages, irrépréhensibles gourmandises, m’appellent aux souvenirs de mes grands-parents : je t’aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, égrenant chaque pétale de la pâquerette, avec la réminiscence du gracieux visage de ma tendre grand-mère maternelle, Mamina, tel un ange qui me prend la main et m’achemine vers l’âtre, foyer de la chaumière, gardien du feu sacré.
Un silence plein de chaud doudou, une force silencieuse, une Présence doucereuse, mystérieuse… je me laisse soulever secrètement dans le parcours qu’esquisse mon intuition vers le grenier.
Dans ce fatras d’objets surprenants ombragés par des nuages de poussières, comme si ma vision perçait le voile, je suis happée par des pièces dispersées sous des valises : je suis rappelée à ma passion de maquettiste… je m’empresse à rassembler les pièces en un clip final qui ressuscite en moi la pâquerette, l’Amour, ce feu sacré de l’âtre, cette grâce…des larmes perlent sur mes joues…entre mes mains, une boite à musique symbolisant une fée et une harpe et une clé à tourner… je provoque la rotation de la clé et là… un tiroir s’ouvre au-dessous de la boite à musique :  minutieusement plié, un Manifeste révèle la prière 777 !
Je googelise virtuellement cet instant suspendu biologiquement, en consultant mon téléphone portable à la recherche du mystère de cette prière 777, appel urgent à la prière.
Tout en observant à l’extérieur de la chaumière la rivière « lié », mon cerveau et mon cœur pulsent à l’unisson, telle une fulgurance… comme si un grandiose chapitre, une épiphanie, était advenu miraculeusement : je me remémore alors les contes de Mamina et sa quête du chaînon manquant entre les Templiers et Francs-maçons.
Je me fais la promesse d’aller à la rencontre de ce Mystère familial, de cette école des Mystères,  dont j’ai maintenant quelques clés pour explorer les dédales mémoriels dont je suis porteuse de par ma lignée.

Nous avons traversé des orages tout au long de la route qui menait à la maison d’Armand. Escortées par les fulgurances du ciel chargé d’électricité, nous découvrons au terme de notre parcours la vieille bâtisse de pierre, solide sous les éclairs, les yeux fermés dans l’attente confiante de notre arrivée. Ma fille Rose s’enchante du spectacle son et lumière offert spontanément par Dame nature. Rose qui s’étiole au sein d’une ville étouffante et s’épuise à tenter de percer dans l’univers parfois surfait de l’évènementiel, la clé de son bonheur selon ses dires.
Au petit matin, nous pénétrons dans une pièce sombre aux murs épais, le silence s’installe, changement de décor. Je revois le sourire bienveillant du grand-oncle jovial, les bouquets de pâquerettes arrangés dans des verres minuscules, le palet de fromage dégusté avec gourmandise. Rose ouvre grand fenêtres et volets, le paysage se dessine, on aperçoit la rivière au fond de la vallée. Un bâton de berger finement ciselé suspendu à un clou par une lanière de cuir accroche son
regard. Les paroles d’Armand me reviennent soudain en mémoire : « mon frère Séraphin était ‘innocent’ et n’a jamais quitté la maison. Il gardait les bêtes, et s’occupait à sculpter de menus objets ». Je cours au grenier, la vieille malle est toujours là, avec les trésors de mon enfance. Rose les découvre à son tour, caresse le bois patiné des figurines, admire la singularité du travail de l’artiste méconnu. Je reste ici, déclare-t-elle, pour écrire un nouveau chapitre de ma vie.
Dans ses yeux je peux lire l’espérance d’un bonheur simple, authentique et précieux, à l’image de l’œuvre de Séraphin le bienheureux.

Nous avons traversé des orages, voilà ce que j’ai pensé en ouvrant la vieille porte grinçante du grenier. 
J’avais la clé dans ma main depuis un bon moment avant de monter, ne sachant pas si j’arriverai à l’ouvrir. 
Le grincement s’arrête et le silence revient. 
Je parcours des yeux la grande pièce, j’aperçois le vieux fauteuil en osier qui peine à tenir sur ses pieds.
Le souvenir revient de ces gourmandises que l’on mangeait enfant, assis à plusieurs dans ce fauteuil installé à côté de la vieille cuisinière à bois. 
Les parents et grands parents étaient installé à table, ça sentait bon le café. 
A travers la porte vitrée de la cuisine, debout sur le fauteuil on apercevait la rivière de l’autre côté de la route.
Au bord dans l’herbe des petites pâquerettes se balançaient au gré du vent. 
Le pêcheur, le fils de la famille jetais sa canne dans l’eau avec l’espérance de sortir du beau poisson. 
Après ce serait son tour de se jeter dans le fauteuil quand les petits seraient partis. 
La mère s’occupait de la soupe.
Ensuite, le repas terminé, assise dans le fauteuil, elle fermera les yeux un instant. 
Je referme la porte grinçante, encore un chapitre qui se termine sur ce vieux fauteuil.

Nous avons traversé des orages avant de pouvoir à nouveau tourner la clé « des chaumes » cette chaumière familiale. Un nouveau chapitre s’ouvre à nous avec l’espérance de raviver de beaux souvenirs comme des gourmandises, enfouies dans nos mémoires.
Au grenier, des objets pèle- mêle entassés, des cartons vieillis et dans l’un d’entre eux, je découvre des vêtements de cérémonie : chemise, pantalon, gilet de costume et une couronne de mariée grisée parsemée jadis de fleurs de cire et d’épis de blé.  Au vu des photos, elle avait appartenu à tante Louise qui avait épousé Alfred, un cultivateur du coin.
Mobilisée quelques jours après. Seule, Louise, avait mis au monde Albertine. On retrouve sur des photos, cette couronne satinée servant de serre-tête à son baptême.
Au retour de la guerre, Tante Louise avait donné naissance à une deuxième fille Madeleine, de deux ans mon aînée. Lors de son baptême, elle portait également cette couronne agrémentée de fleurs de pâquerettes.
Et l’on avait monté au grenier ces habits de jours de fête, quand Madeleine s’était noyée dans la rivière proche de la chaumière. Le silence s’était installé « aux chaumes ».
Puis, on retrouve dans un album cette couronne avec un ruban satiné autour de la jolie frimousse de la fille d’Albertine, lors de sa communion. « C’était une façon d’honorer la mémoire de Madeleine » avait dit ma cousine. Et moi, aujourd’hui je vais lui donner à nouveau vie, son parcours n’est pas terminé.

Nous avons traversé des orages… Je crois que cette simple phrase résume à elle seule bien des histoires marquant chaque génération de notre famille. C’est en explorant le grenier de notre maison, restée familiale depuis le XVIIIème siècle, que nous avons retrouvé cette vieille lampe tempête. Je réalise alors seulement, en la tenant entre mes mains, toute poussiéreuse du temps passé, le chemin parcouru par notre famille. Cette lampe aura traversé des siècles, et des tempêtes comme son nom l’indique, éclairant les chemins, guidant chacun sur les parcours de campagne, la nuit ou le jour comme par mauvais temps, suivant la rivière bordée de pâquerettes au printemps, menant jusqu’à la maison. Elle aura accompagné bien des générations, écrivant ainsi leur histoire, chapitre après chapitre. Elle aura vu défiler les saisons, apportant sa chaleur dans la maison durant les hivers marqués par leur rudesse, veillant en silence sur les âmes parties parfois trop vite, ou accueillant une nouvelle vie, mais toujours dans l’espérance de jours meilleurs. Année après année, de mains en mains, elle aura été un guide, un repère, permettant des retrouvailles entre amis, entre voisins, ou en famille, tous réunis autour d’un bon repas accompagné de plats simples mais qui rassemblent, synonymes de moments heureux, chaleureux, parfois même accompagnés de gourmandises dans les jours festifs, mêlant ainsi les odeurs des plats qui réchauffent les cœurs et les âmes. Quand on y pense, cette simple lampe aura sans doute été la clé permettant d’entrer non seulement dans cette maison et de toujours y revenir, mais aussi dans le cœur de chacun des membres de notre famille, véritable lieu d’ancrage pour chacun. On dit parfois qu’il ne faut pas s’attacher aux objets, pourtant, en les retrouvant, certains comme cette lampe tempête font remonter de tels sentiments forts et précieux en nous, qu’ils mériteraient de retrouver une place d’honneur dans une maison, dans leur maison, tant ils résument son histoire, tant ils sont représentatifs de nos vies. Ils sont à eux-mêmes relais et transmission.

Nous avons traversé des orages, des tempêtes, parfois des ouragans mais je constate que notre famille a le don de toujours sortir plus forte et plus unie de ces parcours tortueux. Des liens invisibles et discrets, mais qui pourraient réveiller les morts lors de rassemblements estivaux ! En ce début du mois de juillet, la voix de tante Lucie brise le doux chant de la rivière pour laisser place à la magie de l’organisation : « monte au grenier chercher les chaises », « va cueillir des pâquerettes pour décorer la table » , «interdiction de toucher aux gourmandises ! »… Les chaises. Je prends la clé agrippée au crochet de la cuisine, chemine vers l’escalier, échappe aux marches maudites puis entre dans ce lieu étrange. Le silence. Je circule lentement dans ce sanctuaire de meubles, observant chaque objet comme s’il pouvait me parler, et trouve les chaises. Je les extrais de leur place mais un des pieds de l’une d’elles s’accroche à celui du vaisselier du grand-père Jeannot. Je tire, tire plus fort … et soudain, une pluie de cartes poussiéreuses, dégringolant du haut du buffet, s’abat sur moi ! Surprise, je dégage la chaise libérée, rassemble les images étonnantes de ce vieux jeu de cartes et les range dans leur boite abîmée où l’on peut deviner un prénom écrit à la main. Je décide de cacher mon trésor dans ma poche et descends les chaises attendues. Arrivée dans le jardin, j’interpelle grand-père Yvon et lui montre mon secret. Celui-ci fait un pas en arrière et s’exclame : « N’y touche pas jeune fille ! Grand-tante Agathe et sa génération ont bien assez souffert du tarot et de ses secrets. Sorcellerie ou guidance,  ce chapitre de la famille est bien clos ».  Puis il part en direction de l’étang, me laissant seule. Je contemple ma trouvaille. Le vert domine, couleur de l’espérance. De la cartomancie dans la famille ? Je me demande soudain qui a pu cacher ce jeu dans le grenier… et pourquoi n’a-t-il pas été détruit ? Cet été me promet un voyage dans le temps, l’histoire de grand-tante Agathe et de ses mystères. Je respire une grande bouffée d’air et me dirige vers l’assemblée familiale … en quête de réponses.

« Nous avons traversé des orages Francisque mais voyez la belle famille qui est la nôtre. »
Mémé aurait pu prononcer cette phrase au soir de sa vie.
Nous sommes en septembre 2015. Nous les cousins, sommes réunis dans la vieille ferme pour clore un chapitre et vider cette maison où règne le silence aujourd’hui. Ce sont des retrouvailles joyeuses. Chacun a une idée précise de ce qu’il veut récupérer : qui un service à café en porcelaine orné de fines pâquerettes, qui le petit guéridon, qui encore la pendule franc-comtoise qui égrenait les heures dans la salle à manger. J’écoute les histoires, les anecdotes que chacun a à cœur de partager.
Michel s’est éclipsé et revient avec une malle pleine de vieux papiers qu’il a trouvée au grenier. Denise la veut bien mais avant il faut vider et brûler son contenu, prévient-elle.
Une enveloppe jaunie attire mon attention. Je la saisis délicatement et en retire une lettre datée du 5 juin 1923.
L’écriture est fine, les mots sont choisis. Ils parlent avec délicatesse d’un projet de vie, d’un amour possible, d’une espérance mais aussi d’un engagement qui mérite réflexion…
En bas de cette lettre, une signature « Marie », notre grand-mère qui répond avec une politesse exquise à la demande en mariage de Francisque notre grand-père.
A la lecture de cette lettre, l’émotion me submerge et me reviennent en mémoire toutes les histoires que maman racontait sur grand-mère et son parcours.
Grand-mère, une femme courageuse qui en plus de ses cinq enfants a élevé les deux petits de sa sœur morte en couches.
Une femme qui a tremblé quand son époux, au beau milieu d’un repas de baptême, organisait avec sa radio clandestine cachée dans les meules de foin le parachutage d’armes pour la résistance dans les maquis de l’Ain.
Une femme qui au prix de tous les dangers, ravitaillait une famille juive qu’elle a ensuite cachée quand les SS fuyaient la débâcle en commettant les pires horreurs.
Une femme, veuve à 54 ans qui ne se plaignait pas.
Une grand-mère enfin qui avait plaisir à réunir ses petits-enfants pour des repas que l’on attendait avec gourmandise.
Je prends soudain conscience en tenant ce fragile papier jauni de tout ce qu’elle nous a apporté et légué.
Pour l’un le courage et l’engagement, pour l’autre l’amour de la terre, pour une son talent de cuisinière, pour beaucoup la fidélité et la  rigueur morale, pour certains la foi et pour moi ?
Pour moi, cette lettre précieuse que je relis aujourd’hui assise au bord de la rivière dix ans après l’avoir sauvée des flammes, dix ans après avoir définitivement fermé la porte à clé.
Toute une vie débutée dans ces feuillets, un oui hésitant qui allait ouvrir un livre, le livre d’une vie riche, un souvenir inestimable.

Tes lunettes

« Nous avons traversé des orages, il est temps maintenant de savourer le beau comme une gourmandise ».
Cette phrase était gravée à l’intérieur d’un vieil étui à lunettes découvert dans le grenier de mon grand-père. Incontestablement ces lunettes lui avaient appartenu car non seulement ces initiales figuraient dans l’étui mais à la fin de cette phrase énigmatique.
Les branches des lunettes avaient été fabriquées dans un métal gris très fin, elles étaient vraiment tordues et semblaient épuisées d’avoir soutenu des verres aussi épais.
L’étui était accompagné d’un carnet de dessin avec une couverture en cuir, sur la première feuille de Canson était noté « La clé de mon parcours » et puis, plus rien sur aucune des pages restantes. J’ai eu, je ne sais pas comment, une idée bénie des dieux d’essayer ces lunettes et là l’invraisemblable s’est produit. Les feuilles qui composaient le carnet étaient finalement toutes ornées de peintures, de poèmes, je reconnaissais des répliques de tableaux connus surtout du courant impressionniste. Quand je retirai les lunettes les pages redevenaient vierges, c’était incroyable.
En feuilletant une nouvelle fois le carnet, je m’arrêtais devant une réplique d’un tableau de Monet, représentant un champ de tulipes et en plein milieu comme un intrus mon grand-père avait rajouté une minuscule pâquerette prête à être effeuillée en un je t’aime, un peu, beaucoup. Sur une autre feuille un paysage de Van Gogh, mon grand-père avait peint la montagne au sein des Alpilles comme un énorme masse bleutée et parmi les champs de blés dorés une rivière impétueuse donnait vie à ce tableau. Sur une autre page, il avait écrit à l’encre violette « Et souviens toi : tant que nous sommes vivants, le cœur battant à l’unisson du jour, l’aube sera grandiose et pleine de promesses. »
En chaussant ces lunettes la beauté de l’art déboulait devant mes yeux dans un silence presque méditatif, une quiétude absolue. Ce chapitre-là de sa vie mon grand-père l’avait gardé secrètement enfermé dans un étui à lunettes, il avait le merveilleux à portée de vue.

Pouvait-on être porteur d’espérance et ainsi changer le monde en chaussant des lunettes magiques ?

Nous avons traversé des orages. Vous pensez peut-être que je parle des orages avec de la pluie, de la foudre, des histoires sous la couette pour rassurer les enfants, mais non. Je parle des orages, que ma famille a parcourus, et moi, j’ignorais tout. Il faut dire que l’histoire de ma famille était taboue, mais aujourd’hui, je sais enfin pourquoi. Tout a commencé, un après-midi. Avec ma mère, nous nettoyions la maison et nous avons trouvé une clé. Ma mère pâlit et me dit qu’il était peut-être temps de déterrer notre passé et d’écrire un nouveau chapitre sans honte et sans regret. Pour nous promettre un avenir plus doux et rempli d’espérance et de pardon. Je ne compris pas tout de suite ce que ma mère voulut dire et pourquoi les larmes lui sont montées aux yeux. Je n’ai jamais vu ma mère autant souffrir, dans ses yeux, il n’y avait plus la petite lueur espiègle, elle n’avait plus son éternel sourire. Ma grand-mère me disait toujours que c’était pour mieux cacher sa peine. Ses mots n’ont pris sens que maintenant. Avec la clé que nous avons trouvée, ma mère me fit traverser tout notre jardin. Nous avons traversé un pont, au-dessus de la rivière, qui avait accueilli tous mes plus beaux souvenirs d’enfance ainsi qu’un petit champ de pâquerettes. Après ce long parcours, nous sommes arrivées dans une dépendance, une dépendance que jusqu’à maintenant nous n’avions jamais ouverte et qui m’a révélé un passé sombre, plein de sang, de douleurs et de pardon jamais prononcé. Dans le grenier de la dépendance, le premier objet que je vis fût une petite médaille. Pas n’importe quelle médaille, une médaille avec une croix gammée dessus ! Un silence glaçant s’abattit alors, je compris. Ma mère m’expliqua que son grand-père était un militaire allemand, durant la Seconde Guerre mondiale et qu’il a participé à la Shoah. Ma mère rajouta que son grand-père était très fier de ses actions. Cette médaille pour lui, c’était une fierté.
Nauséeuse, je ressortis de cette pièce, et bien que je sois avide de curiosité, cette fois-ci, ma gourmandise se fit toute petite, une seule question m’est venue. Comment je n’avais jamais pu en entendre parler. Ma mère me répondit qu’après sa mort, peu de temps avant ma naissance, le sujet était devenu tabou.

Nous avons traversé des orages dans cette vieille maison en pierre, raconte cette tante très âgée, le visage très ridé par le temps.
Nos anciens, de générations en générations, ont transmis ce bien à leurs enfants, leur faisant promettre de ne jamais la vendre, pour perpétuer la lignée familiale et son histoire.
Pour vous, dit-elle, elle est devenue le lieu de vacances d’été pour des retrouvailles semés de rires joyeux.
A la fin de l’été, sitôt les volets fermés, la porte d’entrée verrouillée, la clé dans sa cachette, cette immense bâtisse se retrouve dans son silence et ses secrets.
Il est temps pour moi de lui rendre hommage.
Concernant cette lampe à huile au vert de gris usée par les années ; enfouie dans le grenier.
Cet objet appartenait à un ancêtre ayant connu l’enfer des tranchées.
Puis a continué d’exister pendant la Seconde Guerre.
Cela éveille en moi un sentiment étrange empreint d’émotions comme si les murs voulaient désormais en parler après tant d’années de silences et de non-dits refoulés.
Cette chose oubliée a une histoire héroïque du passé.
Des familles ont traversé la rivière de nuit dans une embarcation de fortune dans l’obscurité la plus complète la peur au ventre.
Et bien ce petit objet était agité un court instant en signe d’arrivée, puis éteint aussitôt pour traverser la forêt qui les menait jusqu’à la maison, et leur servait de refuge.
Cette légère lueur, témoin de leur clandestinité vacillait faiblement au fond de ce grenier, lieu de leur cachette.
Dans l’espérance de rester en vie et uni.
Vous ne vous doutiez pas du terrible parcours de ces pauvres gens, pendant que vous gambadiez insouciant une pâquerette à l’oreille en vous goinfrant de gourmandises.
Mais il est tard, je me sens un peu fatiguée.
Demain je passerai au chapitre suivant.

Nous avons traversé des orages, beaucoup d’orages, des peines insurmontables, des espérances vaines, et des joies immenses. Notre famille a toujours vécu sur ces terres, et dans cette maison depuis six générations d’après la mémoire infaillible de mes aînés. Les plus anciens tableaux de famille qui ornent le lieu le confirment. Dans les temps anciens la rivière était nourricière, ce n’est plus le cas aujourd’hui. De cette époque, seul le potager subsiste, et continue de nourrir toute la famille. 
Voilà comment débute le journal intime que j’ai trouvé en fouillant le grenier. En le feuilletant je m’imagine qu’il est la clé ultime des secrets enfouis de mes aïeux, dernier témoin d’une époque révolue. L’écriture manuscrite est soignée, il n’a pas été écrit à la va-vite pour déverser des souvenirs, mais comme un livre, découpé en chapitres structurés, les faits sont datés et très détaillés.
Le narrateur consigne son parcours de vie et des faits historiques, de ceux qui lui ont été contés à ceux qu’il a lui-même vécus : la dure vie de labeur, ses jeux, sa grande gourmandise, les guerres, l’occupation, la résistance.
Un chapitre a tout particulièrement retenu mon attention, son titre est « Silence ». Le narrateur raconte un moment vécu avec sa mère lorsqu’il est jeune enfant. C’est la fête des mères, il tient à offrir un collier de fleurs à sa mère. Elle l’emmène dans les champs où il va cueillir des dizaines de pâquerettes pour confectionner le-dit collier. Ils sont assis dans l’herbe, pendant qu’il s’attelle à réaliser le plus beau des colliers « pour la plus belle des mamans », il demande à sa mère quel est le plus beau cadeau qu’elle ait offert à sa propre mère. Après un long moment d’hésitation, elle lui confie qu’elle a offert non pas un, mais deux plus beaux cadeaux. Le premier à sa « première maman », comme elle disait, et le second à sa seconde maman, la grand-mère que le narrateur connaît. Il a ainsi appris que sa mère n’était pas née du ventre de sa grand-mère maternelle.
Aucun membre de la famille ne mentionnait jamais ce fait, mais tout le monde savait. Tout au long de sa vie, il avait souvent questionné sa mère sur la « première maman » de cette dernière, il connaissait d’ailleurs son nom. Il avait compris qu’elle l’avait confiée à ses grands-parents avant de mourir, avec la promesse faite par sa grand-mère à sa « grand-mère inconnue », d’élever sa fille comme ses propres enfants.
Devenu adulte il avait réussi, non sans mal, à reconstituer la partie manquante de son arbre généalogique, et l’avait retranscrite dans son journal intime.
C’est ainsi que j’ai, moi aussi, fait la découverte d’une partie manquante de mon arbre généalogique.

Nous avons traversé des orages, des guerres, des injustices. Les murs de pierre et de silence de notre ferme, ancrés dans la terre et l’agriculture, en témoignent. Les mains et le courage de nos aïeuls, besogneux et obéissants, ont forgé notre parcours familial. Certains s’autorisaient-ils à rêver ? Ma découverte me le laisse penser. À la recherche d’un éventuel trésor, je gravis les marches de l’échelle en bois usé, munie de la lourde clé rouillée. La serrure grince, la porte crisse, le plancher craque, le grenier m’accueille. Au gré du hasard, j’explore les lieux, soulève des draps poussiéreux, déplace des piles de livres jaunis, pousse une malle en osier et…déniche un inattendu étui à guitare. Je l’ouvre précautionneusement pour découvrir l’instrument. Mes doigts glissent sur les cordes puis les font vibrer une à une. À qui appartenait-elle ? Je n’imaginais aucun de mes ascendants liés au monde musical, tant leur vie était pragmatique. Sur le manche de la guitare, je tâtonne et découvre la gravure d’un nom, celui de ma grand-mère ! Alors les souvenirs ressurgissent, de doux moments partagés avec elle, nos promenades dans les prés tapissés de pâquerettes, nos baignades dans l’eau fraîche de la rivière, nos fous rires incontrôlables, sa gourmandise partagée, et ses mélodies qu’elle fredonnait accompagnant ses gestes de labeur quotidien. Soudain je comprends qu’au fond d’elle-même, elle cultivait un jardin secret, peut-être l’espérance d’un autre destin, peut-être sa façon de traverser les orages. J’imagine facilement les accords de cette guitare acoustique accompagner sa voix caressante et sa poésie. Si par pudeur ou par timidité elle ne nous a jamais dévoilé ses talents de musicienne, ils auront traversé les années et les générations comme un héritage, puisque aujourd’hui mon fils se révèle artiste et musicien pour écrire un nouveau chapitre de notre récit familial.

Nous avons traversé des orages.
Scruter le ciel c’était au quotidien l’espérance d’une journée utile. Croire au printemps quand les pâquerettes couvrent le sol. Aller au jardin, attendre la pluie si la semence devait germer. Faucher l’herbe, espérer le soleil pour ramasser le foin, le rentrer dans la grange. Longer la rivière l’été et rêver d’y plonger. Conduire les vaches à l’alpage, quand la neige a fondu et que les gentianes sont apparues.
Redécouvrir la gourmandise dans les buissons de framboises. Tirer les pommes de terre, couper du bois, ranger les râteaux et attendre l’hiver. Le silence de l’hiver.
Au grenier j’ai retrouvé ce cadran solaire, qui appartenait à un berger.
C’est la clé de l’histoire de notre famille de paysans, une famille de bergers, qui au fil des saisons a écrit des chapitres guidés par le soleil : printemps, été, automne, hiver… un parcours écrit par la
météo.
Le tonnerre a grondé souvent.
Il y a eu la guerre, les hommes sont partis, certains ne sont pas revenus.
Il y a eu la misère. La terre est aride, la récolte ne rassasie pas toujours.
Il y a eu des pleurs, il y a eu des rires, il y a eu la souffrance, il y a eu le bonheur, il y a eu des orages mais… il y a eu le soleil.

Nous avons traversé des orages pendant cette longue période à la fin de laquelle, la maison de famille a été mise en vente. Nos parcours ne se croisaient plus.
Malgré les disputes, les enfants avaient de beaux souvenirs du jardin, de la rivière qui coulait en contrebas, du grenier où tous, nous avions oublié quelque chose d’important.
Moi, un herbier où avaient séché des pâquerettes et autres fleurs du magnifique champ d’à côté. Ma sœur avait parlé d’une poupée rapportée de Chine par un ami de la famille et mon frère, d’un sac de précieuses billes qu’il aurait voulu offrir à son petit-fils.
Dans le silence le plus absolu pourtant, les murs et les meubles de la maison ont été mis en vente en même temps pour aller plus vite.
Or, un jour, le notaire m’a appelé : une lettre avait été retrouvée coincée dans le secrétaire de mon père. Elle datait de 1925, sa date de naissance. Le grand-père Gabriel avait eu des frères morts à la guerre dont personne n’avait jamais parlé. Il jurait dans sa lettre à ma grand-mère de recréer une famille et de transmettre la maison sur plusieurs générations.
Cette découverte avait ouvert un nouveau chapitre du livre des réunions familiales. Nous allions tous être amenés à nous reparler pour comprendre la clé de cette lettre et l’espérance de retrouver la maison pour racheter la mémoire de Gabriel se transforma en nécessité pour tous.
Ce projet avait eu le pouvoir de réunir tout le monde comme devant une gourmandise.

Pâquerette

Nous avons traversé des orages, ensemble. Ces vieux murs ont contenu nos rires et nos cris et nous ont gardé ensemble. Au fil des ans, nous avons vu les murs de cette maison s’élever, se dresser, comme la famille s’agrandissait. De nouveaux enfants naissaient et il fallait bien les loger, alors ont construisait un étage au-dessus de l’autre, comme on empile des cubes.
Les grands-parents ont toujours occupé le rez-de-chaussée et nous, les enfants et petits-enfants, les 5 étages au-dessus. On passe d’un étage à l’autre par un escalier intérieur et la seule clé est celle de la porte d’entrée. « On y vit en liberté », c’est la devise de Grand-Père et on s’aime, tous. Vraiment ?
Chaque chapitre de notre vie est partagé, en famille, comme une gourmandise que l’on savoure. Il faut jouer le jeu de l’union. Pas droit au pas de côté, il ne faut pas douter. Chaque parcours est dicté par Grand-Père, quand il nous parle doucement à l’oreille pendant la cueillette des pâquerettes pendant la balade au bord de la rivière. « Tu feras ce que je veux que tu fasses, les études que je te choisis et les douceurs que je te demande. » Dans le silence de ma chambre, je me rappelle ses mots « chut, personne ne doit savoir, c’est notre secret ».
Grand-Père est mort aujourd’hui. La maison a été laissée là, abandonnée. J’y retourne en espérant trouver des traces de mon passé et je trouve dans le grenier, cette vieille malle et dedans, cette photo de famille, notre clan, cette image jaunie où Grand-Père règne au centre, où Grand-Mère ne voit rien, ni elle ni mes parents. Mais moi, je sais, mais « chut, c’est mon secret ».

Nous avons traversé des orages dans cette maison familiale appartenant à mes arrières grand parents. Plusieurs chapitres de vie, d’espérance et de chagrins se sont ouverts et fermés depuis sa construction. C’est un lieu de tranquillité où le silence règne en force, même le ruissellement de la rivière ne parvient pas à le troubler.
Nous sommes en vacances chez notre grand-mère. De la fenêtre nous apercevons des champs remplis de pâquerettes. Arthur, le poney de ma nièce, s’en délecte tout le long de son parcours. Il fait chaud et nous décidons de rester à l’intérieur pour visiter toutes les chambres qui sont closes depuis longtemps. Après avoir ouvert plusieurs portes, notre regard est attiré par une malle qui trône au milieu d’une des pièces du premier étage. On s’en approche, on tourne la clé on l’ouvre et à notre grande surprise, on découvre qu’elle est pleine de vêtements. Solène ma cousine commence à sortir des coupons de tissus… Et tout au fond de la malle, pliées avec soin, des robes longues. Elle admire une robe en broderie anglaise avec des manches ballons, un col Claudine, froncée à la taille. Elle l’enfile avec joie. La robe lui va comme un gant, à croire qu’elle a été faite pour elle. Elle trouve un chapeau, une paire de gant, un petit sac avec une bandoulière, le tout fait au crochet. L’envie de se regarder la pousse à sortir de la pièce pour aller chercher un miroir qui se trouve au rez-de-chaussée. Enthousiaste, guillerette, elle descend les escaliers quatre à quatre. Elle se poste devant la glace, virevolte et l’image qu’elle lui renvoie la satisfait pleinement mais sa joie est stoppée par la silhouette de sa grand-mère qui la regarde immobile, muette,blanche comme un linge.
Solène se retourne et lui demande :
« Que se passe-t-il mamie, es-tu malade, tu es toute blanche ?»
Sa grand-mère la regarde, les yeux remplis de larmes et lui répond :
« Que tu es belle ma chérie mais si je suis triste c’est que cette robe m’appartient. Je devais la porter à mon mariage mais au dernier moment il a été annulé, mon fiancé ayant décidé de quitter la France. Depuis cette robe a été rangée et je ne l’ai plus sortie. »
Solène très émue s’approche de sa grand-mère et la serre fort dans ses bras. L’émotion est intense mais elle pense qu’elle vient de mettre en lumière un secret de famille jalousement gardé. Sa grand-mère sourit et lui dit : « Prends-là, elle te va si bien et je suis sûre qu’elle te portera bonheur ! »
Une page est tournée. La robe reprend vie, chose qu’elle attendait depuis longtemps. Elle était lasse d’être enfermée, elle avait besoin de voir le soleil et d’être portée. Solène est la personne qu’elle attendait depuis si longtemps.

Nous avons traversé des orages. Nous avons traversé des rivières aussi. Bruyantes, affolantes, tourmentées puis silencieuses. Et dans le silence de nos vies, dans le silence de nos peines, nous avons enfoui l’indicible, au fil des ans, nous avons refermé un chapitre pour ne plus jamais l’ouvrir, le doigt posé sur le carton épais de la couverture du livre. Nous n’avons pas réussi à faire autrement. Nos cœurs se sont meurtris et avec, l’espérance d’un ailleurs, d’un oubli , d’un lendemain autrement.
J’arrive un jour de printemps dans la maison familiale. Ici, dans le sud de l’Italie, les matins sont ensoleillés. Tièdes dès l’aurore et lumineux.
50 ans se sont écoulés, une tranche de vie et des milliers de kilomètres parcourus. Le parcours de chagrins immenses, le temps des larmes coulées, séchées puis taries. Puis…
Le jardin est envahi par les hautes herbes, quelques pâquerettes ça et là apportent une note au décor. Les marches arrondies du perron, surmontées par un palier à la pierre délavée sont identiques à celles logées dans ma mémoire. Immuables et indestructibles. Les rayons du soleil caressent les marches, offensent leur froideur indécente et immortelle.
Le ricanement de la clé dans la serrure rouillée me fait tressaillir.
Quelques grains de poussière dansent dans la lumière projetée sur une vieille table en bois.
Les marches grincent, soupirent sous mes pas, lents et précautionneux. Au grenier, là où les souvenirs affluent, témoins de notre passage, de nos liens, de ce que furent nos vies, nos rires, nos bavardages d’enfants, nos secrets, un flot d’émotions me submerge. Rencontrer les âmes de celles et ceux qui nous ont laissé·es, parfois douloureusement, pour toujours. Parfois trop vite, parfois trop tôt…
Au sol gît un vieux cahier poussiéreux. Le cahier de recettes de gâteaux de Nonna, ma chère Nonna, tant aimée, tant pleurée, tant regrettée. Et dans le silence épais, sortie des limbes du grenier, noyée dans la marée des souvenirs, surgit une voix, sa voix taquine , qui se plaisait tant à me dire :
« Attention ma petite Polpette, la gourmandise tue plus de gens que l’épée. »

La ruine


Nous avons traversé des orages et dans cette maison où les araignées avaient tissé des toiles inextricables nous avons été comme foudroyés. Lors de nos promenades, nous faisions toujours le même parcours qui longe la rivière, nous nous disions que la prochaine fois nous rentrerions dans la maison. On n’a pas la clé disait mon frère. Mais elle est toujours ouverte rétorquait ma fille et dans le jardin il y a sûrement des fraises sauvages. La gourmandise était le péché mignon d’Emma. On retardait toujours le moment d’entrer dans la ruine comme certains villageois l’appelaient. Ce jour-là l’orage nous avait obligé à fuir une pluie torrentielle. Nous n’habitions le village que depuis quelques années mais on entendait parfois des histoires sur les familles qui avaient vécu là depuis la première guerre mondiale. La maison était toujours fermée. Les volets s’ouvraient au gré des tempêtes, les murs se lézardaient et le vent avait fait s’envoler des tuiles vernissées. En attendant l’accalmie, nous sommes montés dans le grenier. C’était excitant. Quand l’orage cessa un silence pesant s’installa. Mon frère fouillait dans des malles de bois sombre, ma fille feuilletait des livres d’auteurs qu’on ne connaissait pas. Elle trouva une bible ouverte au chapitre 109, un psaume qui parlait de la malédiction. Il y avait au bas de la page un texte écrit à la main. Une belle écriture qui disait que cette maison était la maison du malheur : des morts à la guerre, des visages mutilés, des bébés morts nés, des adultères sanglants, des collabos ignobles, la folie, un pendu dans le grenier et même des chiens empoisonnés. Une phrase disait que l’espérance avait été violente. Et ça finissait par un avertissement lourd de sens : n’achetez jamais cette maison. On est sorti très vite. Ma fille ne pensait plus aux fraises et elle s’était enfuie dans l’herbe mouillée pour cueillir des pâquerettes. Un peu de soleil dans la noirceur de ces découvertes inattendues.